L' excellente émission de France Culture "On ne badine pas avec le jazz" était consacrée ce dimanche matin 29 janvier 2012 à "Jazz et philosophie". L'émission m'a paru maladroite (un mot comme "liberté" ou "vérité" dans le titre d'un morceau, ou bien la citation, à l'origine de l' improvisation d'un jazzman, du poème symphonique de Richard Strauss inspiré par Nietzsche, suffisait à établir un lien entre jazz et philosophie) ; mais cette maladresse même m'a en quelque sorte autorisée à rédiger quelques lignes sur le sujet "tango et philo", sujet qui m'interpelle, comme on dit aujourd'hui, depuis un certain temps.

Récemment, j'ai aidé un jeune homme (très travailleur et brillant) à se familiariser avec les contraintes de la dissertation de philosophie au baccalauréat et j'ai été frappée par les similitudes entre les difficultés de la rhétorique et celles de l'improvisation dans le tango de bal! C'est sans doute parce que l'on appréhende toujours les expériences nouvelles  avec son savoir faire précédemment acquis (Piaget appelait cela "assimilation"), qu'un professeur de philosophie qui en est venue à s'intéresser au tango voit un rapport entre ses deux centres d'intérêt, tandis que  d'autres personnes feraient d'autres rappochements (tango et gymnastique chinoise, tango et ski (à cause des appuis et des pivots), tango et psychanalyse)...selon leurs propres activités. -Du reste, certains ne se gênent pas pour en faire le sujet de stages onéreux.

Ce n'est ainsi pas de questions philosophiques particulières que je voudrais parler, en rapport avec le tango, mais de la méthode de rédaction de la dissertation : comment on fait une introduction pour construire le fil directeur de la dissertation, trois parties découpées en paragraphes -chacun ordonné par le développement d'un argument-, une conclusion, des transitions entre ses idées qui maintiennent le fil directeur, comment on doit apprendre à développer un argument ;  et comment on retrouve des contraintes semblables dans le tango. Ce qui m'a d'abord amusée, c'est que le jeune homme, qui me demandait de l'aide tout en travaillant beaucoup de son côté, et qui multipliait les références aux analyses des philosophes qu'il avait commencé à rencontrer, avait les mêmes défauts qu'un danseur encore novice qui s'applique à reprendre les figures qu'il a apprises, toutes les figures qu'il a laborieusement apprises et qu'il veut mettre bout à bout tout au long des trois minutes que dure un tango. Le danseur qui a déjà suivi beaucoup de cours et stages veut à tout prix rentabiliser son savoir, et croit que, s'il ne fait pas le tour de ce qu'il sait, sa partenaire va s'ennuyer (alors que c'est justement en étant confrontée à la mise bout à bout de figures plus ou moins inconfortables qu'elle souffre).

Dans la rhétorique de la dissertation, ce qui compte, c'est l'art de se centrer sur la question posée, de construire un solide fil directeur, de savoir sacrifier des remarques qui risquent d'entraîner hors sujet, de toujours prendre son lecteur par la main par des transitions, bilans provisoires, questionnements explicites sur ce que l'on a déjà mis en place, sur ce qui manque encore. Dans le tango, les cours de musicalité nous confrontent à l'écoute du tango que l'on va danser (on ne danse pas de la même manière un tango de Di Sarli dans sa période de maturité et un tango de Biagi ; il ne faut pas se tromper de sujet). On commence par écouter la première phrase musicale en enlaçant sa partenaire, en décidant de la jambe sur laquelle on s'appuie, en se concentrant grâce à quelques fioritures  (c'est une introduction). On donne sa place à la marche ; on chemine comme la pensée elle-même chemine. D'un bout à l'autre du tango, on improvise en éliminant ce qui ne convient pas à son style, on sacrifie les figures qui ne s'accordent pas avec son rythme (et aussi aux conditions du bal), on ménage des transitions confortables à sa partenaire.  La construction musicale des tangos invite à modifier légèrement sa danse en fonction des phrases musicales : on ne peut danser deux phrases musicales de manière identique sans marquer le passage de l'une à l'autre, de même qu'on ne peut développer le même argument dans deux paragraphes successifs (la construction en paragraphes est une convention pour aérer la présentation, rendre apparent le changement d'argument). De même que la pensée se découpe pour mettre en évidence des articulations, la danse doit s'aérer, ménager des pauses, articuler différents moments. On ne peut danser tout le morceau de manière homogène, continue.

En bref, danser un tango suppose la mise en oeuvre d'une véritable rhétorique. Il ne suffit pas de connaître des figures nombreuses pour bien danser, même si on les exécute bien, même si on les rend confortables pour sa danseuse. De même qu'il est impossible de faire une belle dissertation en mettant bout à bout de belles "figures" philosophiques (j'entends par là telle ou telle analyse, comme celle des effets du regard d'autrui analysé par Sartre ou la démarche de Descartes qui aboutit à "je pense, je suis"), de même il ne suffit pas d'enchaîner des "sandwichitos" ou des "media luna", ou des "americanas"! On dira que nous sommes en train d'ajouter une contrainte aux autres contraintes, qu'on se demande quelle place reste à l'improvisation. Mais paradoxalement, la contrainte rhétorique, qu'il s'agisse d'une dissertation ou d'un tango dansé dans un bal, est l'injonction à s'affirmer comme l'auteur de son texte ou de sa danse : il s'agit de dire "je" par les choix que l'on fait, par les transitions que l'on ménage.

 

Natasha Agudelo et Diego Benavidez savent admirablement construire leur danse (savoir qui suppose la connaissance parfaite de la musique) :