"Trois minutes avec la réalité", de Wolfram Fleischhauer, a été publié en 2001,  traduit en français par Johannes Honigmann et publié en 2012 aux éditions Actes Sud.

Article de L.Ancet :

Ce gros roman de près de 500 pages, qui se lit sans fatigue ni ennui, intéressera bien sûr particulièrement ceux qui pratiquent le tango ; mais il séduira tout lecteur ; il propose une sorte d'initiation au monde du tango, dit le choc de la rencontre avec cette musique et cette danse à la fois populaires et complexes. La narration construit une histoire d'amour - une danseuse de ballet classique s'éprend d'un danseur de tango de scène - ; et ce fil narratif rend possible la verbalisation de toutes les émotions que peut provoquer la découverte d'une musique et d'une danse prenantes, la découverte d'un microcosme bien particulier, celui des milongas de Buenos-Aires, régies par des codes compliqués.  Mais mieux encore, la "petite" histoire des vies individuelles est enracinée dans l'histoire des peuples, ici une histoire  terrible, celle de l'Argentine martyrisée par les dictatures militaires, et celle des responsabilités américaines et européennes dans l'organisation de la répression anticommuniste.

Avant de le rencontrer vraiment, Giulietta pensait que "le tango avait quelque chose de poisseux, de geignard, et en même temps de m'as-tu vu." (p. 58)  Lorsqu'elle l'entendit soudain, elle s'aperçut que "la musique était irrésistible... Cette musique avait quelque chose de pesant ... Il y avait quelque chose d'africain dans cette mélodie, dans la monotonie incantatoire et hypnotique des tambours...Contrairement à la musique classique qui était extravertie, rationnelle et aérienne, cette musique lui paraissait introvertie, pensive, irrationnellle et pourtant aussi attachée à la terre qu'une charrue. Mais en même temps, elle y percevait une consolation singulière. Il y avait quelque chose de Dvorak en elle, de Rachmaninov, mais aussi de musique tsigane..." Qu'une danseuse de ballet (Giulietta) rencontre un danseur de tango (Damian/Julian) permet des réflexions intéressantes sur la différence entre la danse classique et les mouvements du tango : "c'était avec ces mouvements qu'il l'avait ensorcelée ce jour-là. Et maintenant elle savait pourquoi. Parce que ces mouvements étaient à l'opposé du ballet, mais d'une qualité égale..." Dans le ballet, le danseur s'élance vers le haut, le ciel ; le danseur de tango s'ancre dans la terre. Dansant à son tour le tango, Giulietta "imagina que le sol était un aimant et ses pieds en fer. Elle serrait ses genoux et ses cuisses. Son torse était droit et calme, sa poitrine était fièrement dressée. Puis elle commença à reproduire les premiers mouvements, la démarche furtive, féline."(p;366)

Nombreuses sont les pages dans ce roman qui analysent finement les caractères originaux du tango ; les situations et personnages permettent des références savantes à différents moments de l'histoire de cette danse, de cette musique, permettent aussi d'éviter l'apologie, le discours constamment fasciné.

Le tango se danse sur la scène de manière spectaculaire, mais il est aussi une danse sociale régie par des codes compliqués. Ces codes régissent non seulement la danse mais les rapports sociaux dans les milongas. Il faut savoir que dans le tango "rien n'est vraiment authentique, aucun sentiment, aucun geste", explique Damian (p. 115). On joue l'amour torride dans le tango de scène et l'intimité dans le tango social. "Tout est mascarade, rituel, simulation". Et il faut comprendre que rituels et simulation permettent le jeu, c'est-à-dire la liberté. Mais "celui qui prend cela trop au sérieux sera terriblement déçu". Et on peut aussi se sentir mal à l'aise,  ressentir les codes comme maniérés. C'est le cas de Giulietta dans une milonga de Buenos-Aires : "Sans savoir pourquoi, elle ressentit soudainement une aversion profonde pour ce qui l'entourait ici, pour ces gens et leurs rituels mélancoliques." "ça l'étouffait. C'était comme respirer dans une pièce sans air. Cette musique avec ses promesses perpétuelles et jamais accomplies. Ces étreintes qui n'en étaient pas. Ces contacts qui ne saisissaient jamais rien d'autre qu'une langueur pareillement inassouvie. Les corps étaient tous accrochés les uns aux autres comme les naufragés à une poutre qui dérivait sur la mer.." (p. 274)

Mais on ne dit pas tout du tango en en dénonçant le côté artificiel. Car indéniablement, il y a aussi dans le tango "quelque chose de simple, d'archaïque, d'immédiat" (p. 283) ; "l'homme et la femme répartis selon des rôles clairs. Unis en un couple, dans leur isolement et leur solitude éternelle... Tout bien pesé, cette danse n'avait rien d'érotique. Elle avait plutôt quelque chose de religieux. Comme une prière à deux. Les visages qu'elle avait observés ces derniers jours étaient tous empreints de gravité et de recueillement. Les corps atteignaient le stade suprême de la concentration, les fronts étaient plissés, l'attention était dirigée entièrement sur le partenaire...La concentration suprême conduit à l'oubli de soi."

 

 Nous relèverons un passage qui a le mérite de souligner un aspect du tango que nous n'avons guère vu exposé. Le prétexte à ces remarques est la rencontre entre Giulietta, perdue dans une milonga, et une sociologue canadienne passionnée par cette danse : "certaines des grandes figures du tango étaient homosexuelles. A commencer par Carlos Gardel", ose déclarer Lindsey. (p.213) "Il faudrait être aveugle pour ne pas voir que le tango est un phénomène culturel totalement homosexuel." Lindsey rappelle ce que tout amateur de tango sait : le tango a été inventé par des hommes blancs immigrés d'Europe qui étaient trop nombreux pour les rares femmes disponibles et qui pouvaient trouver dans la danse un atout de poids pour séduire, caricaturant alors  ceux qui étaient les meilleurs danseurs, les Noirs, encore nombreux  à la fin du 19 ème siècle avant qu'ils ne meurent de surtravail ou dans les guerres . "Mais le manque de femmes a également rapproché les hommes. Ils attendaient ensemble leur tour dans les bordels, et quand ils ne picolaient pas, ne fumaient pas, ne se castagnaient pas ou ne se lamentaient pas sur leur patrie perdue, ils chantaient et dansaient le tango ensemble." Lindsey continue à argumenter  sur ce thème : pourquoi le tango aurait-il été interdit si ce n'est parce que le tango déclenche des peurs irrationnelles en Occident en mettant à mal le rôle traditionnel de l'homme blanc? "L'homme y devient féminin. Il s'accroupit, il gémit, il sanglote comme une bonne femme. Ecoute donc les textes. Dans huit tangos sur dix, l'homme est assis, saoul, dans un bar et pleure parce que sa femme l'a quitté. Ce n'est pas une image très convaincante du macho dominateur, non?" Le tango est apparu dans un milieu masculin (gauchos, gangsters, souteneurs),  rempli d'homosexualité latente comme toujours dans ce genre de milieu. Le tango est le masque que se donne une homosexualité impossible à montrer : on joue au macho pour cacher l'impensable (le côté maniéré du tango, la mise en évidence de ce qu'on ne fait que jouer avec des rituels, jouer la passion pour la femme, comme nous le disions plus haut, confirme cette hypothèse). La thèse de Lindsey (c'est l'avantage du genre "roman" que de permettre de donner forme à des thèses par la bouche de tel ou tel personnage, sans que l'auteur ait à  se prononcer personnellement sur l'une ou l'autre), c'est que le renouveau du tango dans les années 80 est directement lié au féminisme ; là encore les femmes deviennent plus difficiles d'accès, elles se débrouillent seules et la conséquence est la féminisation de l'homme. Mais alors que le tango des origines est dansé dans les classes les plus pauvres, dans les années 80, ce sont les intellectuels qui le dansent.

 

Ainsi ce roman réussit, en même temps qu'il nous raconte une intrigue, à évoquer les multiples aspects du tango de ses origines (à la fin du 19 ème siècle) à nos jours. Mais ce serait mal rendre compte de ce livre que de ne rien dire de l'enracinement de l'histoire de Damian et Giulietta dans l'histoire de l'Argentine,  où les juntes militaires firent régner la terreur, tuèrent cruellement les résistants à la dictature, volèrent les enfants nés dans les prisons et les camps, les confièrent à des familles favorables au régime, ajoutèrent à la violence  le mensonge. D'une histoire aussi chaotique les conséquences sur les vies individuelles concernent plusieurs générations,  non seulement en Argentine mais encore en Europe, compromise dans ce qu'on a voulu appeler des "disparitions". Damian et Giulietta figurent ces enfants à qui l'on ment, à qui l'on cache leur histoire, et qui finissent par la vivre quand même, y compris dans le tango, dans leur compréhension du tango ; Giulietta  finit par danser, inspirée par Damian, une improvisation sur le morceau de Piazzolla qui donne son titre au livre "Tres minutos con la realidad" et en parle ainsi  "Il n'y a pas de fierté dans les mouvements. Il y a quelque chose de traînant, de lourd, une sorte d'abattement ." Le tango ce n'est ainsi pas seulement la passion, le tempérament, la jouissance, à quoi on veut le réduire ordinairement. "Le tango naît du désespoir et finit dans le désespoir. Il est la préparation de ce qui n'advient jamais, le souvenir de ce qui n'est jamais advenu." La violence, la terreur qui envahissent l'histoire collective, on les retrouve dans la musique d'un musicien comme Piazzolla ; il est impossible de danser cette musique si l'on n'a pas l'intuition du tragique qu'elle charrie. Au-delà des personnages qui formulent de telles remarques, cette fois c'est sans doute l'auteur lui-même du roman, danseur de tango et passionné par la musique de Piazzolla, qui dit ici sa pensée.

 

Pour écouter l'oeuvre de Piazzolla intitulée "trois minutes avec la réalité" :