Merci à Jacqueline C. qui m'a prêté ce livre.

Ecrit par Elsa Osorio, paru en 2006, Cielo de tango a été traduit par Jean-Marie Saint-Lu sous le titre Tango aux éditions Métailié en 2007.

 

 

Elsa Osorio, à partir de recherches approfondies, consacre un roman au tango d'une part en le situant  dans le contexte historique contemporain,  en France et en Argentine (en 2001  sévit la grave crise économique qui ruine les petits épargnants ),  d'autre part en remontant à la naissance  du tango et à ses premiers succès, en l'inscrivant dans l'histoire de l'Argentine et de la France depuis la fin du 19 ème siècle jusqu'aux années 1930 (1). C'est ainsi à la fois un travail d'écrivain et d'historienne. Les personnages emblématiques du tango sont présents ; les individus sont fictifs mais construits à partir de faits réels, d'anecdotes réelles, librement agencés. L'écriture rend compte d'un monde foisonnant (le tango fait  se rencontrer des individus de pays différents, de langues et cultures différentes, de classes différentes, d'âges différents), en nous immergeant dans le multiple, en nous confrontant de manière directe aux situations, aux échanges verbaux entre  les personnages ou à leurs monologues intérieurs. A nous lecteurs, de faire l'effort de nous adapter, de chercher nos repères dans ces vies qui s'entrecroisent, comme il faut chercher ses repères quand on on est plongé dans une société qu'on découvre.

Le livre commence aujourd'hui, à Paris, au Latina, où se rencontrent deux amoureux du tango qui vont vite être amenés à plonger dans le passé de leurs familles. La saga familiale est prétexte à rendre  vivante cette histoire qui a désormais plus d'un siècle, celle de cette musique et de cette danse extraordinaires auxquelles on ne peut renoncer quand on en a fait l'expérience,  dans laquelle on oublie les blessures les plus fortes, l'exil, la pauvreté, l'absence de liberté, l'angoisse devant le temps et la mort.

Elsa Osorio met en exergue de son livre une belle phrase de Borgès : "Bien que la dague hostile, ou cette autre dague, le temps, les aient enfouis dans la boue, aujourd'hui, au-delà du temps et de la mort funeste, ces morts vivent dans le tango". Cette phrase, elle la met littéralement en scène en ponctuant son récit des paroles qu'échangent depuis un pays nommé "Tango" les danseurs  et musiciens immortels : ceux et celles qui sont sortis des conventillos (2),  immigrés de toute l'Europe (Italiens dits "tanos", Allemands, Galiciens anarchistes), qui ont connu l'exploitation et s'en échappent par le tango (et  aussi par l'action syndicale) ; à l'opposé, ceux et celles issus de la haute société de Buenos-Aires qui ont cherché à échapper -au moins le temps d'un tango- à leur destin de riches éleveurs, de commerçants,  de femmes prisonnières des codes de la bonne société . Ces morts dans le roman, c'est notamment Juan,  fils d'un compadrito (3) d'origine uruguayenne et d'une jeune indienne, devenu compositeur de tangos et chef d'orchestre ; c'est Hernan, issu d'une grande famille,  amoureux du tango qui se sent plus vivant quand il le danse ; c'est Carlota la jeune fille assez belle pour échapper au bordel et qui entretenue par de riches bourgeois danse le tango à Buenos-Aires, et donne des cours à Paris ; Rosa l'ouvrière militante devenue chanteuse, Mercedes la pianiste, reniée par son père à cause de sa passion pour le tango.

Le tango, c'est bien connu, a commencé par être l'objet de tous les scandales ; en Argentine, il est "un mal national, un péché qu'il faut cacher" ; quand on l'aime, c'est en cachette, hypocritement, comme on fréquente les belles filles de mauvaise vie. Il vit dans les bordels, les cafés mal famés. Les jeunes gens riches, habitués de ces lieux où ils aiment s'encanailler, voyagent et l'emmènent à Paris. Paris est la ville des Argentins fortunés qui parlent français, vont à l'opéra, possèdent des propriétés - on dit, à l'époque de la grande guerre, "riche comme un argentin" (4) - C'est à Paris que se font les premiers enregistrements ("La morocha" ("la brunette") d'Angel Villoldo est le premier tango parvenu à Paris, en 1907).  A Paris, le tango change : les Françaises transforment ce "chaloupé de sauvages" en un "flirt élégant de jambes fines et discrètes" (p. 242) . Avant la première guerre mondiale, "le tango est allé comme un gant à la société française" ; en 1912, il est maître de Paris ; tout le monde s'y intéresse, de Mistinguett à Raymond Poincaré, président de la République, qui le danse avec sa femme. Et comme Paris est le centre culturel du monde occidental, le tango se répand partout en Europe puis gagne les U.S.A., et revient en Argentine en ayant conquis ses lettres de noblesse.

Le tango, qu'il s'agisse de la danse ou de la musique, ne cesse de changer ; il ne peut en être autrement puisqu'il voyage, et puisque ceux qui le jouent ou le dansent proviennent de partout ; un orchestre (p. 434) peut par exemple être composé de deux "tanos", d'un créole, d'un argentin de père tano et mère uruguayenne, d'un anglais, de musiciens qui ont fait des études de musique symphonique en Europe, de pauvres qui ont pu étudier dans les quartiers de riches, de riches qui vivent comme des pauvres parce qu'ils ont été déshérités à cause de leur goût jugé malsain pour le tango. Métissage des artistes, métissage des publics (p. 415) : ainsi, dans le cabaret réputé le meilleur, se côtoient le Président de la nation et sa femme, un noble européen, et les repasseuses, fonctionnaires, bandits, dentistes, intellectuels, commerçants prospères, bourgeoises oisives, employés, propriétaires terriens, maquereaux, débardeurs... 

Il serait vain de chercher qui a servi de modèle à tel ou tel personnage du roman. Aussi bien que les authentiques noms des rues, des cafés célèbres, des salles de spectacle, sont là les noms des auteurs historiques, Villoldo, Arolas, Firpo, Canaro, les frères Greco, Lomuto, Cobían, Fresedo.... Sont évoquées les tensions qui ont réellement eu lieu entre partisans du tango exclusivement instrumental et partisans du tango chanté  (par exemple, pour Juan, les chanteurs et paroliers tirent le tango vers le bas, assourdissent la bonne musique avec leurs histoires cucul), sont évoquées les directions différentes dans lesquelles le tango peut évoluer (Juan veut garder le tango des faubourgs, son caractère ludique, avec plus de moyens musicaux qu'il n'y en avait au départ, avec les bandonéons, les violons, la contrebasse). Il y a les musiciens qui jouent pour les danseurs et ceux qui ne veulent leur faire aucune concession. Il y a ceux  qui, passant par New York,  s'intéressent au jazz et se laissent influencer par lui. Tout cela renvoie à l'histoire réelle du tango. Mais le réel est emmêlé à dessein avec la fiction, manière de rendre la fiction crédible par son ancrage dans l'histoire étudiée avec soin,  manière de rendre le passé vivant, réinventé dans des personnages que l'imagination rend plus proches que les "vrais". 

Ce roman réussit à rendre compte de la fascination que le tango exerce sur ses aficionados, tout en montrant qu'il n'est pas séparable d'une histoire difficile. Certes, quand on danse, on oublie tout, la marche enlacée mystérieusement arrache aux soucis les plus pesants. Mais Elsa Osorio a su non seulement  faire sentir au lecteur l'irrationnel et irrésistible attrait pour cette musique et cette danse, mais encore  l'immerger dans la réalité sociale et politique,  lui faire partager la conscience des injustices, vivre les conflits, les luttes collectives. Les manifestations aussi et pas seulement le tango sont des moments de rencontre, de mixité, entre hommes et femmes, entre couches sociales  (p.532), l'occasion de sortir de soi, de s'arracher à l'exclusif souci de soi, de se sentir partie d'un ensemble plus vaste. Ainsi, le tango apparaît non pas comme comme une fuite du réel, une bizarre addiction égotiste, un loisir de luxe, mais plutôt comme une récréation/recréation, une respiration, un suspens, qui redonne de l'énergie, un mode d'expression partagé qui permet d'assumer la dureté du réel.

 

 

 (1) L'Argentine, à la fin du 19 ème siècle et au début du 20 ème siècle, est une nation prospère surtout pour les riches possesseurs de terres  ; la richesse de l'Argentine repose sur ses exportations énormes de bois au prix de la déforestation, puis de viande ; elle repose sur le travail de très nombreux immigrants venus de l'Europe entière. Une  démocratie relativement stable est en place  pendant 70 ans en dépit de conflits sociaux nombreux et même graves ;  en 1930, où s'achève la part du récit concernant le tango des origines, c'est le début d'une histoire beaucoup plus violente qui commence par le coup d'Etat d'Uriburu, coup d'Etat contre Irigoyen qui avait représenté l'ascension des classes moyennes. Les dictatures violentes se succèderont jusqu'en 1983.

Le deuxième moment historique dont parle le roman est celui de la grave crise économique marquée par le gel des comptes bancaires en 2001, gel qui touche les classes moyennes et laborieuses, les plus riches ayant eu des informations leur permettant d'expatrier des milliards de pesos et de laisser les moins riches payer la facture des 8 ans de gouvernement Menem.

(2) Les conventillos sont les lieux où sont logés (entassés plutôt) les travailleurs migrants.

(3) Le compadrito est le personnage emblématique du tango (dont ce blog a emprunté le nom), le petit dur expert dans l'usage du couteau,  virtuose dans la danse, volontiers maquereau.

(4) En 1910, les riches Argentins dépensent 40 millions de pesos or à l'étranger, tandis que 3000 ouvriers d'une usine textile sont payés 700 000 pesos or (P. 310)

Article rédigé par L.Ancet.