Emmanuel Krivine, chef d'orchestre, interviewé il y a peu sur France Culture, disait : le rôle d'un chef d'orchestre, ce n'est pas de se comporter en chef, mais d'offrir à l'orchestre son oreille attentive ; écouter vraiment l'orchestre, que l'orchestre sente cette écoute et s'écoute lui-même, cela suffit (presque) à le guider. Le problème des bals tango en France (mais à Genève aussi...) c'est le manque d'harmonie entre les couples. Peut-être suffirait-il, sans avoir à toujours rappeler  le code de circulation, que les couples écoutent vraiment la musique qu'ils dansent pour que le problème disparaisse et que chacun puisse profiter du plaisir d'être ensemble. Ecouter vraiment, cela signifie qu'on ne se contente pas d'avoir la musique en accompagnement de fond, qu'on ne se contente pas de se régler sur la pulsation (ce qui est tout de même mieux que rien) .

Pour perfectionner son écoute de la musique, on peut se faire aider par un livre très bien fait, très clair et très intéressant : "Histoires de tango : secrets d'une musique", écrit par Michael Lavocah en anglais et très bien traduit en français par Denis Feinberg. En français, il vient de paraître chez milonga press (www.milongapress.com).

L'auteur met à notre portée une histoire complexe en se centrant sur les plus belles années du tango de bal, sur les années 1940. Grâce à lui, nous apprenons ce que chaque grand musicien du tango a de particulier, comment du coup nous pouvons l'identifier (par exemple Di Sarli, dirigeant depuis son piano, privilégiant les violons par rapport aux bandonéons) ; le repère des années 40 permet de choisir sur qui on met l'accent, mais l'histoire des chefs d'orchestre est parfois si longue que l'immense richesse de la musique du tango est rendue sensible aussi à travers les décennies (Pugliese a formé son orchestre en 1939, ses musiciens lui sont restés fidèles trente ans, et  il a vécu jusqu'en 1995, assez longtemps pour assister au renouveau du tango que sa propre musique a rendu possible). La manière dont un tango est construit, les divers instruments qui composent l'orchestre, leur importance relative (les bandonéons chez D'Arienzo), la place du chanteur, les affinités entre tel chef et tel chanteur (Troilo et Fiorentino ; Pugliese et Chanel ; Di Sarli et Rufino) etc... savoir un peu mieux tout cela affine l'écoute, rend le corps plus sensible et permet que la danse de bal ne sombre jamais dans la répétition mécanique. C'est ainsi se donner à soi-même et aux autres plus de plaisir.