C'est à nouveau après un stage animé par Gisela Passi et Rodrigo Rufino (les 2 et 3 février 2013 à Annecy) que me vient l'envie de réfléchir. La pédagogie du tango a beaucoup évolué ces dix dernières années partout en France, les professeurs simplifiant de plus en plus leurs propositions, du moins quand ils s'adressent au public ordinaire des associations. Il y a encore quelques années, des compositions complexes de pas étaient enseignées, plus ou moins bien assimilées. Ainsi, quelqu'un qui a commencé à apprendre le tango social à la fin des années 90 s'affronte à ses débuts à des mouvements trop difficiles pour lui ;  après des années d'efforts pour assimiler les sacadas arrière et tours complexes, on lui propose maintenant des pas plus simples, lui donnant le sentiment d'avoir fait un trajet complètement irrationnel, et d'avoir un peu perdu son temps et ses sous. Car non seulement l'enseignement change, mais la pression sociale, la mode, rend ridicules les mouvements trop ambitieux dans le bal, les ganchos sont démodés, les volcadas amples déconseillées etc... Ce qui est bien maintenant c'est de faire le tour de la piste en faisant de petits pas en variant les directions et les rythmes.

Cette évolution a sans doute des causes multiples. Les danseurs de tango partis d'Argentine pour échapper à la répression et à l'interdiction de la pratique du tango devaient gagner leur vie en dansant sur scène des shows spectaculaires, inventant un tango très éloigné des pratiques argentines ordinaires du bal, du tango social. Ils devinrent aussi professeurs, s'adressant à un public impressionné par le tango spectacle mais incapable, n'étant pas danseurs de formation, de reproduire ces mouvements complexes. Le résultat fut des milongas perturbées par des "danseurs" beaucoup trop amples dans leurs mouvements, voire maladroits et pénibles pour leurs partenaires, pénibles aussi pour les autres couples. Le bon sens voulait que l'on remette en question de tels comportements. Danser le tango social, ce n'est pas montrer les dernières figures que l'on a acquises dans un stage auprès de tel ou tel professionnel, c'est participer à un événement collectif où le plus important est de savoir "milonguear", c'est-à-dire se déplacer dans le bal en étant attentif à sa partenaire, aux autres couples et à la musique. On a pris conscience en Europe de ce que le tango pratiqué dans les milongas de Buenos-Aires n'avait rien à voir avec le tango spectacle ; du reste,  les championnats du monde de tango à Buenos-Aires font la différence entre tango spectacle et tango social (pour les compétitions "tango de salon", le règlement interdit ganchos, boleos et autres tics tape à l'oeil).

Aujourd'hui les professeurs qui donnent des cours dans les associations insistent sur "milonguear" : savoir respecter le sens du bal, ne pas reculer, ne pas dépasser le couple qui danse devant soi, ne pas faire de grands mouvements de côté qui vous font quitter votre ligne, savoir exécuter des mouvements sur place quand on n'a pas la place de marcher, rester sobre pour ne gêner personne, ne pas faire faire de boleos qui pourrait heurter un voisin : tout cela n'est pas simple à acquérir. Il n'est pas si facile de danser sobrement et de varier néanmoins ses pas et son guidage pour que la danseuse ait du plaisir et soi-même avec elle. Ce n'est vraiment pas simple et nos bals sont loin d'être parfaits, mais leur allure d'ensemble est meilleure. On ne peut que vouloir avancer dans cette direction qui permet de danser non seulement avec sa ou son partenaire et dans la musique mais avec tous les autres danseurs (au lieu de danser  malgré eux, voire contre eux).

Néanmoins, il me semble qu'il ne faut pas non plus s'enfermer dans un système au risque d'appauvrir sa danse. S'enfermer dans un système, c'est s'interdire des possibilités. Un style comme celui de Mrs Miller qui a eu la bonne idée de vouloir faire la différence entre tango de spectacle et ce qu'elle a appelé "tango milonguero" a l'avantage d'être à la portée de tous les danseurs de bal, souvent plus tout jeunes, mais il repose surtout sur des interdits : pas de grands pas, pas de pivots. Or, si l'on a de la place sans nuire à ses voisins, si la musique y invite, pourquoi se priver d'un grand ocho avec pivot (par exemple)? Pourquoi, si la circulation du bal le permet, si la musique le suggère, se priver de grands pas lents ? Le tango est une danse qui a été inventée par des danseurs créatifs qui ne cherchaient pas à édicter des interdits mais à explorer des combinaisons nouvelles à partir des éléments de base de cette sorte de langage qu'est le tango. Et depuis, les danseurs inventifs n'ont cessé de proposer de nouvelles combinaisons et de nouveaux styles. Il y a deux tendances à l'oeuvre dans l'évolution du tango, comme partout : la tendance à inventer du nouveau et la tendance à l'imitation qui fait se répandre comme une épidémie ce qu'un danseur admiré a proposé -quand on est capable de le répéter-, mais qui fait aussi s'assujettir à la mode, en l'occurrence aujourd'hui celle d'un tango minimaliste. 

A ma question initiale, j'ai envie de répondre "d'abord milonguear, mais sans oublier de bailar", d'étirer son corps, allonger ses mouvements, de pousser sur la jambe d'appui, de faire les plus belles dissociations possibles,  de sans cesse lutter contre les mouvements et fioritures mécaniques, en somme essayer d'aller le plus loin possible dans ses propres possibilités, quelles que soient ces possibilités (le plus loin possible tant qu'on ne maltraite pas son ou sa partenaire et le bal), plutôt que de choisir un tango "petits pas" sous la pression de ce qui est devenu le nouveau conformisme.

 

Diego Benavidez et Natasha Agudelo dansent un merveilleux tango social style "Villa Urquiza" :