Mon point d'appui est un chapitre du livre d'Alain Badiou "Petit Manuel d'inesthétique" publié au Seuil en 1998, chapitre consacré à la danse ("la danse comme métaphore de la pensée"). A.Badiou lui-même y prend appui sur  Nietzsche et Mallarmé.

 

Cette lecture me permet  de me dégager provisoirement de mes préoccupations habituelles pour le code du tango et  son apprentissage difficile ; et elle me permet d'essayer de donner forme à ce que je perçois quand je regarde danser. Certes tout ce qui concerne le tango peut m'intéresser : les renseignements sur son histoire,  sur la pratique sociale du tango hier et aujourd'hui. Mais, quand je regarde danser vraiment le tango, ce qui m'intéresse c'est la danse elle-même, ce sont les corps dansants, ce n'est pas le folklore, ce ne sont pas les mises en scène, les costumes, les colifichets (bien que je puisse m'en amuser) ; la virtuosité visible me lasse (bien que je puisse l'admirer en tant que virtuosité). Il reste donc à dire ce qui retient mon regard jusqu'à la fascination.

La première chose à dire est que la danse n'est pas gymnastique (1); la gymnastique, c'est le corps réglé du dehors, musclé, capable, obéissant, soumis. Mallarmé, cité par Badiou, dit que "la danseuse ne danse pas " : elle ne danse pas au sens où au moment de la danse, elle oublie tout savoir, tout savoir de danseuse (et Dieu sait que ce savoir a été durement travaillé, péniblement acquis) ; cela veut dire que le corps dansant est "mobilité qui se déplie elle-même comme si elle était l'expansion de son centre". Le corps qui danse est improvisation pure, recréation dans le moment du geste, invention dans le moment du mouvement. Du moins c'est ce qui doit être rendu visible. La danse n'obéit à rien, n'est soumise à rien ; elle n'est pas la réalisation d'un programme ; elle n'est pas chorégraphie. Elle ne peut pas même être soumise à la musique. Badiou dit justement que dès que la musique commande la danse, elle la menace d'être transformée en marche militaire :  c'est une menace qui pèse sur le tango, qui peut se dégrader en marche obéissant à la cadence de la musique (2) ; mais de même que le grand musicien n'est jamais pris par la cadence, les grands danseurs investissent la marche à chaque pas, en en faisant autre chose qu'une affaire de jambes, comme s'ils la déployaient depuis son centre.

La deuxième chose, qui m'a toujours à la fois frappée et paru mystérieuse dans la danse, c'est la retenue  (3) : la retenue ne peut se voir que dans le mouvement, certes, et même jusque dans la virtuosité, la rapidité. Mais elle doit être visible, sinon, comme le dit Niezsche, on est dans la vulgarité. La vulgarité consiste à céder à ses impulsions (4). Dans la danse, le mouvement -qui peut être rapide- est habité par sa propre lenteur. "Le mouvement est habité par sa lenteur latente".  Le corps qui résiste à ses propres impulsions manifeste la lenteur secrète de ce qui est rapide. Cette lenteur latente rendue visible est ce qui montre le corps en proie à l'imminence.

La troisième chose porte sur l'homme et la femme dans la danse : Badiou en parle à propos de toute danse, mais si on se centre sur la pensée du tango, le thème est crucial car le tango a pour étiquette d'être la danse la plus érotique, la plus sexuelle...  Mallarmé dit de toute danse qu'elle "n'est que la mystérieuse interprétation sacrée du baiser" ; au centre de la danse, il y a la conjonction des sexes, leur omniprésence. Dans toute danse il y a deux positions sexuelles qu'on appelle homme et femme, que le codage du tango peut exacerber jusqu'à la caricature.  Mais il faut ajouter toujours avec Mallarmé que dans toute danse, il y a "omniprésence effacée des sexes". Cette formule contradictoire signifie que la danse est une forme qui n'organise pas tant désir, sexuation, amour, que  rencontre, enlacement, séparation. Chaque danse utilise pour cela un code particulier ; le tango a le sien pour organiser spatialement ces trois termes (que ses poètes ne cessent de chanter) ; le tango est essentiellement nouage de ces trois termes ; et il est l'art de faire durer l'enlacement, de le varier infiniment, d'ajourner la séparation. Le tango me semble dissimuler le plus possible, le plus longtemps possible, que ce qu'il code, c'est la corrélation entre rapprochement et séparation, entre être et disparaître. Ce qui compte, ce n'est donc pas que dansent un homme et une femme dont les costumes et maquillages exacerberaient la différence (5), mais qu'un code permette de reconnaître que la danse est métaphore de l'événement  : l'être de l'événement est le disparaître.

Dans la danse, la danseuse n'est pas une danseuse (elle ne doit pas apparaître comme celle qui sait la danse qu'elle exécute), elle n'est pas une femme (6)(elle est figure de l'apparaître et du disparaître) ; les corps sont nus au sens où ils n'ont rien à faire de costumes, de colifichets, d'ornements ; celui qui regarde la  danse n'est pas quelqu'un, il n'est pas au spectacle ; la danse n'est pas un spectacle, n'est pas du théâtre ; le regard du spectateur de danse est impersonnel ; il regarde la forme donnée au lien entre être et disparaître. La danse, éphémère puisque quand elle s'arrête il n'en reste aucune trace, est forme de la disparition.

 

(1) Je me souviens du rire inextinguible et irrésistible de notre amie Catherine à qui je montrais en vidéo la performance d'un couple de danseurs de tango virtuoses enivrés de leur virtuosité, caricatures des danseurs qui savent tout faire, en perpétuelle recherche de ce qu'ils pourraient faire d'encore plus rapide, d'encore plus gymnique, des danseurs qui savent danser le tango!

(2) Certains de nos professeurs nous proposent de danser avec la musique en accompagnant par exemple avec de tout petits pas les croches ou double-croches, ou les syncopes de la musique. Je me demande si c'est une bonne idée que de chercher à en quelque sorte imiter la musique, s'il n'y a pas risque en tout cas, surtout quand on n'est pas un danseur professionnel, d'obéir un peu militairement à la musique.

(3) Même si ce que dit Badiou ne concerne pas que les mouvements lents, j'aime les moments où la retenue est rendue particulièrement visible par Diego et Natasha Benavidez, ou Melina et Detlef.

(4) Méditons cela, nous les danseuses de bal trop séduites par les saludos, voleos, ganchos faits à tort et à travers.

(5) On peut comprendre que les personnes se passionnent pour les costumes, pour l'exacerbation de la différence des sexes par le costume, mais ce n'est là qu'épiphénomène.

(6) Si on regarde la danseuse ou la femme, on ne regarde pas la danse.