Le tango, métaphore de la vie de couple.

Par Lucienne Ancet, à partir d'un stage avec Gisela Passi et Rodrigo Rufino. (voir sur le site "La Caminata" une vidéo où dansent Gisela et Rodrigo)

 

 

  L’apprentissage du tango est aussi difficile que celui de la vie commune pour un couple. Trop près, trop loin ; trop fusionnels, trop indépendants. L’un en fait trop, l’autre pas assez ; l’un occupe trop l’espace et envahit sa ou son partenaire. Ou bien les deux sont en concurrence permanente... L’harmonie est le fruit d’un long travail.

 L’évolution de la pédagogie, et la diversité des styles compliquent l’apprentissage. Notre modeste histoire de tangueros amateurs s’est construite avec de nombreux couples de professeurs qui ne nous ont pas tous dit la même chose selon les époques et selon leur style. Bien que les élèves n’aient pas envie de renoncer à leurs savoir faire péniblement acquis, il ne leur est pas possible non plus de tout garder, d’autant qu’ils ont parfois le sentiment de contradictions. Quand on est apprenti, on ne peut pas être très au fait des problématiques de l’apprentissage du tango, et on ne peut pas non plus situer les divers conseils prodigués dans le contexte de l’histoire du tango. Ainsi, vous pouvez avoir appris d’abord le tango ouvert dans une école de danse, présenté comme le « vrai tango » puisqu’il correspond au cliché des enchaînements de figures accrocheuses : chacun, l’homme et la femme, dans ce cas apprend sa partition, plie les genoux pour avoir de solides appuis et allonger les pas ; chaque partenaire a son axe propre. Puis vous rencontrez le tango milonguero qu’on vous présente comme LE tango authentique en disqualifiant l’apprentissage précédent : ce tango permet de se déplacer plus aisément en bal, de danser avec n’importe qui tout en improvisant ; dans ce cas, nous a-t-on dit, la femme se penche sur l’homme et lui résiste pour qu’il s’appuie sur cette résistance afin de la guider pas à pas. Les deux partenaires ont besoin l’un de l’autre dans leur recherche d’équilibre. Ils n’ont qu’un axe pour deux.

Il est important, dans ce contexte, de rencontrer des professeurs qui aident à se repérer, à recomposer son paysage, qui expliquent les raisons pour lesquelles ils ont fait le choix technique qu’ils proposent, les avantages qu’on obtiendra si on accepte les corrections indiquées.

Oui, l’homme et la femme dans le tango de bal dansent au plus près, sont en contact tout le long du corps depuis la tête jusqu’à la cuisse, mais cela ne signifie pas que la femme s’appuie sur l’homme (ce qui provoque chez le danseur une tendance à se pencher en arrière, rend ses mouvements plus difficiles et le fatigue) ; bien au contraire, la femme « déplace son dos » en même temps qu’elle recule et allonge la jambe, quand l’homme avance son buste vers elle. Autrement dit, elle réalise elle-même l’intention de l’homme de la faire reculer. La présence de la femme devant l’homme ne se traduit pas en poids contre lui, mais en volume par l’inspiration. De même que l’homme n’indique pas son intention par l’action manipulatrice des bras mais par la dissociation ou « contraposición », c’est-à-dire le mouvement du torse et des épaules, et la respiration. Le contact est permanent par le plexus mais chacun effectivement joue sa partition ; tout en tenant compte en permanence de la position du corps de l’autre, chacun s’assume complètement.

Pourquoi cette fois la parole et l’exemple seraient-ils les bons ? A quand la prochaine remise en question ? Les remises en question bien évidemment ne manqueront pas, ne serait-ce que parce que chacun a tendance à déformer ce qu’on lui enseigne, parce qu’on ne fait pas ce que l’on croit qu’on fait, et qu’il faut passer son temps à corriger sa posture et ses mouvements. Mais il y a une bonne raison de se sentir sur la bonne voie : c’est en effet la voie du « bon sens », ce qui ne veut pas dire la voie facile. Le bon sens veut que dans le couple, ni l’un ni l’autre des deux partenaires ne gêne l’autre ; le but est que l’on soit mieux à deux que seuls, que chacun soit libre dans ses mouvements tout en ayant le plaisir du partage. Si la femme pèse, l’homme compense comme il peut. Cela peut convenir à une petite femme avec un homme de poids, mais le risque est que le couple fonctionne sur le mode de la complémentarité des défauts de l’un et de l’autre (de même que dans la vie, le couple peut se souder dans la complémentarité des névroses  : par exemple, le/la sadique et la/le masochiste s’entendent au point d’être irremplaçables l’un pour l’autre ). Dans la configuration d’une complémentarité pathologique, les habitudes adoptées sont difficilement confortables pour tous/toutes les partenaires. Or apprendre le tango ce n’est pas apprendre à s’emboîter avec un -ou une- partenaire particulier mais à construire une technique exportable, universalisable. C’est ce qui rend son acquisition très intéressante en matière d’éducation d’un couple : la manière dont je me comporte avec mon partenaire pourrait-elle être supportée par quiconque ?

 Alors comment faire le deuil des efforts faits par exemple pour « résister » à son danseur comme cela nous a été enseigné il y a quelques années, ou pour tendre la jambe dès l’indication de direction donnée alors qu’il faut que tout le corps se déplace ? En se persuadant qu’il faut passer par toutes sortes d’états avant de trouver la voie la plus naturelle : le naturel en danse n’a rien de spontané, d’immédiat. Comme dans beaucoup d’autres domaines, on ne peut éviter de faire des erreurs, d’exagérer jusqu’à la caricature, avant d’être en mesure de corriger, de nuancer. Ainsi l’ajustement du corps de la femme à celui du danseur devait-il (peut-être) passer par une phase de trop fort appui pour devenir plus tard l’accompagnement si bien adapté qu’il donne l’illusion de l’unité. Chacun préfèrerait la voie royale de la progression régulière où l’on cumulerait les acquis alors qu’il faut en réalité passer son temps à des réajustements qui peuvent aller jusqu’à des remises en cause.

Quand on choisit d’apprendre le tango, c’est sans doute qu’on a été séduit par la complicité et l’intimité que cette danse rend possibles. On aime cette image du couple harmonieux, de partenaires à tout instant accordés. On a envie d’offrir à son tour cette image aux regards. Mais il faut renoncer au fantasme de fusion. Le linguiste Humboldt écrivait : « tout accord affectif ou intellectuel est une séparation ». On ne peut s’accorder l’un à l’autre qu’en restant chacun soi-même et en permettant à l’autre de rester lui-même, en restant chacun le sujet de ses propres mouvements. L’illusion d’unité produite par un couple de grands danseurs est merveilleuse ; mais en réalité l’unité est une dualité maintenue, assumée.