par Lucienne Ancet

 

Pourquoi l'apprentissage du tango est-il si difficile, surtout pour le danseur?



    Dans une  petite ville de Haute-Savoie et cette école de danse dont je ne veux pas me souvenir du nom, j’ai commencé mon apprentissage du tango argentin de façon calamiteuse (voir notre P.S. ajouté le 4.1.11)) : j’ai appris des figures et même des suites de figures de manière globale et rigide. Ce n’est qu’ en acceptant d’aller ailleurs, en des lieux plus éloignés, que j’ai pu accéder à l’apprentissage analytique pratiqué aujourd’hui avec tous les professeurs compétents, c’est-à-dire à l’apprentissage d’unités de base  combinables en séquences au gré du danseur et permettant l’improvisation. Je pensais alors qu’on pouvait comparer le tango à une langue, et que l’homme et la femme étaient comme des interlocuteurs ayant en commun les unités de base d’un code . Quand on parle une langue, ce sont toujours les mêmes unités de base (phonèmes et monèmes) qu’on utilise, et, pourtant, on ne dit jamais la même chose ; on a la liberté de construire à l’infini des énoncés nouveaux compréhensibles par celui à qui l’on s’adresse puisqu’il partage le même code. Réfléchissant sur la pseudo-méthode de mes débuts, je me disais que la comparaison avec l’apprentissage d’une langue permettait d’en montrer le caractère grotesque : c’était comme si le professeur de langue étrangère imposait à ses élèves de répéter par cœur une  même phrase pendant toute l’année et les condamnait à la répéter mécaniquement quelles que soient les circonstances. Le prétendu professeur de tango nous apprenait une phrase par an pour agrémenter son gala de fin d’année et imaginez comme nous étions à l’aise pour aller dialoguer avec d’autres partenaires dans une milonga… Par contre apprendre les unités de base du code permettait de converser avec des personnes inconnues et d’avoir grand plaisir à changer de partenaire. Il suffisait que le danseur articule clairement sa danse pour que la danseuse le suive et lui réponde.

 

   Calvaire de l’apprentissage

    Mais la comparaison du tango de bal à une conversation entre deux personnes qui partagent la même langue a ses limites. Ces limites me sont apparues lors d’un stage récent où, une fois de plus, s’est produit ce qui menace de transformer le plaisir d’apprendre en calvaire : la femme subit avec exaspération la confusion qui règne dans les pieds et la tête de son partenaire qui n’est plus un débutant et dont la bonne volonté est patente. Et pourtant les professeurs n’enseignent ce jour-là que des pas simples. Pourquoi ce contraste entre la facilité avec laquelle la femme lit ce que fait le professeur femme  et la difficulté que rencontre l’homme à repérer et mémoriser les pas du professeur homme ? Si la femme essaie de comprendre ce que fait le professeur homme, elle est bien obligée de reconnaître qu’elle est dans la même confusion que son partenaire. Mais elle se rassure en se disant que cela vient de la particularité du tango : dans le tango, l’homme et la femme n’ont pas les mêmes pas de base comme c’est le cas dans le rock, le cha cha cha, ou  la salsa ; par conséquent il est  légitime que la femme soit en difficulté pour déchiffrer la gestuelle masculine puisqu’elle est tout autre que la sienne ; que chacun fasse sa part ; pourquoi l’homme a-t-il tant de mal à assumer la sienne ?

   

    Le sens de la danse

    La réponse me semble être  la suivante : ce que fait l’homme n’a pas de sens en soi-même et ne trouve son sens que dans les effets qu’il produit sur la danseuse ; autrement dit, les pas de l’homme n’ont pas en eux-mêmes un sens, ils ont des effets de sens. Du reste, quand  le professeur dit  à ses élèves que le tango doit être parfaitement clair, qu’il est constitué d’unités de base très simples, c’est sur les pas de la femme qu’il le montre. Ce sont les pas de la femme qui sont des unités très claires à lire. Et les pas de l’homme sont d’autant plus difficiles à apprendre qu’ils n’ont pas eux-mêmes du sens mais qu’une très petite différence  dans ces pas induit une différence de sens pour la danseuse. Là où l’homme a l’impression d’avoir fait la même chose, la femme ressent une différence significative. Comme dans le langage articulé, une petite différence matérielle produit un sens différent. Il faut donc que l’homme parvienne à comprendre non seulement les pas qu’il doit enchaîner  et la position de son buste, mais encore ces pas et cette position en rapport avec leurs effets chez la femme. C’est pourquoi l’apprentissage est si difficile pour le danseur. La conséquence est qu’en phase d’apprentissage, il lui faut accepter que la danseuse lui dise ce qu’elle reçoit ou ne reçoit pas. Cela lui est même nécessaire pour accomplir jusqu’au bout son geste car cet accomplissement ne lui appartient pas ; il est le geste de la danseuse. Une fois l’assimilation du geste nouveau obtenue, le danseur peut « oublier » le détail de ses pas pour se projeter dans ce que fait la danseuse mais cela ne lui est pas possible quand il est en train d’apprendre.

 

    La comparaison avec le langage articulé est bien toujours valable, mais il faut la corriger : il n’y a pas dans le tango deux partenaires qui parlent la même langue. Il y a des partenaires qui dessinent à deux le sens, comme le font dans la langue les deux faces du signe. Dans la langue, le signe a deux faces indissociables, l’une est matérielle et l’autre est le sens. Pas de sens sans son, pas de son sans sens. Dans le tango, les deux faces du signe sont le couple, homme et femme indissociables, la femme exprimant ce dont la gestuelle de l’homme est porteuse. Dans le langage ordinaire, on ne fait pas attention à la face matérielle, on saisit l’information. De même dans le tango, une femme ordinaire peut danser de manière claire et agréable avec un danseur qui, sans être un danseur magnifique à regarder, a un bon équilibre et lui donne des impulsions justes, en accord avec le rythme de la musique. (Un danseur maladroit brouille le sens, la danseuse maladroite aussi).

 

     Poursuivons la comparaison : ce qui porte à son incandescence le langage ordinaire, c’est le poème où l’égalité d’importance est parfaite entre matière et sens. De même, un grand couple de danseurs porte à son incandescence le langage du tango ; dans la musique du tango, les grands couples de danseurs dessinent des poèmes.  Même si nous ne sommes pas poètes, nous éprouvons dans notre vie ordinaire la nécessité de vivre dans le langage humain, qu’il s’agisse du registre des actions ou de celui des relations affectives. De même, il n’est pas réservé aux seuls danseurs virtuoses d’éprouver le plaisir de dessiner à deux les émotions provoquées par la musique. Mais de même que nous avons besoin des poètes pour rajeunir, pour rendre plus vifs les mots de tous les jours , pour raviver nos pas, nous avons besoin  des grands  danseurs que nous admirons et aimons.

P.S. le 4 janvier 2011 : Ce n'est pas sans un sourire amusé que nous avons lu, après  avoir beaucoup apprécié Detlef Engel et Melina Sedó dans leurs cours le 19 décembre 2010, le message publié par Melina dans son blog "Melina's two cents" :" the tango free zone" (27 décembre 2010). Comment est-ce possible? Eux aussi ont commencé par l'apprentissage de figures compliquées avant d'être incités  à écouter la musique et à privilégier l'abrazo? Eux aussi ont vécu l'impossibilité d'apprendre et pratiquer le tango dans leur ville ? Quand on apprend que, bien qu'ils aient acquis une renommée internationale et enseignent dans le monde entier, ils ne peuvent toujours pas s'adresser au public de leur ville ni fréquenter une milonga agréable à Saarbrücken, on ne s'étonne plus de rien de ce que l'on a soi-même vécu dans les milieux du tango, on cesse de se voir comme victime d'une situation exceptionnellement défavorable.