Quand nous discutons entre amis du tango en petit comité, nous exprimons nos préoccupations, nos agacements, nous cherchons ensemble des idées pour trouver des solutions. Souvent c'est le sujet des invitations dans le bal qui est abordé.

Ce sont surtout les femmes qui se plaignent. Car les femmes doivent attendre qu'un partenaire se propose ; elles sont contrariées par le fait que certaines d'entre elles ne respectent pas le code officiel : l'homme invite la femme. Il y a en effet des femmes qui traversent toute la salle pour venir se planter devant le cavalier de leur choix et le sommer de les faire danser ; elles peuvent le faire avec des armes différentes : leur jeunesse, une jolie robe, des chaussures à hauts talons, un ton enjoleur ("puis-je espérer que j'aurai l'honneur de danser avec toi?"), ou tout simplement leur aplomb et la certitude d'être un cadeau. Il y en a d'autres qui essaient d'être plus discrètes, qui viennent faire la causette avec le futur partenaire, et glissent un "on danse?" furtif au bout de quelques phrases échangées. Les messieurs ne sont pas tellement gênés par ce genre de stratégies : ils aiment être désirés. Certains souhaitent pouvoir choisir plus librement leur danseuse, mais ils sont rares à refuser les invitations féminines. Qui donc est mécontent de la situation ? Les dames qui respectent le code et peuvent être oubliées sur leur chaise, les hommes avec lesquels elles aimeraient danser étant pris d'assaut. 

A supposer que toutes les femmes respectent le code "l'homme invite, la femme attend", tout n'est pas rose pour autant.  Si me tombe dessus un monsieur avec lequel je ne suis pas à l'aise pour danser, que faire ? Accepter me condamne à une tanda sans plaisir. Refuser est désagréable aussi, et de plus me condamne à ne danser avec personne d'autre avant la prochaine tanda (je ne peux pas faire un affront, être trop fatiguée pour refuser d'un côté et dire oui de l'autre).

Comment faire pour que les échanges de partenaires se fassent agréablement pour hommes et femmes, pour que soit respectée la liberté de choix de chacun, qu'il n'y ait pas de concurrence déloyale, que la milonga soit un lieu de plaisir et non de frustration ? Il semble bien qu'il n'y ait pas mieux que la pratique du "cabeceo".

Je propose ci-dessous la traduction d'un passage du blog de "Tioma" Artem Maloratsky qui présente très bien les avantages du "cabeceo" :

 

 

Traditionnellement, l’homme invite la femme à danser. Cela se justifie quelque peu par le fait que c’est l’homme qui guide dans la danse. Il est plutôt bizarre qu’une femme invite quelqu’un à la guider. Que l’homme invite est logique aussi du point de vue des rôles traditionnellement attribués à l’homme et à la femme –il est beaucoup plus acceptable pour un homme que pour une femme de faire une proposition et être refusé, par exemple. Mais du point de vue moderne, cette coutume semble inéquitable. C’est pourquoi en Argentine on a développé l’invitation avec le regard. D’abord, on établit le contact avec les yeux. Si aucun des deux ne regarde ailleurs, l’homme incline la tête de manière interrogative, ce qui est une discrète invitation. La femme incline la tête pour dire oui, et ce n’est qu’alors que l’homme va vers elle et l’accompagne jusqu’à la piste de danse. Non seulement cela protège les deux d’un potentiel refus embarrassant devant tout le monde, non seulement cela permet de dire « non »de la manière la plus discrète -simplement en regardant ailleurs- mais cela permet aussi et principalement à la femme d’inviter, car elle est aussi libre d’établir le contact avec les yeux que l’homme.

 

Il y a seulement deux difficultés avec ce type d’invitation. L’une est que tout le monde soit au courant, sans quoi le regard et le mouvement de la tête peuvent être facilement mal interprétés. L’autre difficulté est que la pièce où l’on danse soit appropriée. Il faut ou bien qu’elle soit assez petite pour qu’on puisse établir un contact avec les yeux de part et d'autre de la piste, ou bien qu’elle permette de tourner autour. Dans l’ensemble cependant, l’invitation avec les yeux contribue parfaitement au bon fonctionnement d’une milonga, et particulièrement à une liberté de choix plus équitable pour hommes et femmes.