peinture de Mariano Otero


"TANGO": Une nouvelle écrite par l'écrivaine argentine Luisa Valenzuela en 1993,  récemment traduite par Jacques Ancet, à paraître dans la revue Europe.

(Jacques Ancet a découvert Luisa Valenzuela grâce à Cristina Madero, argentine  mariée en France, professeur de littérature espagnole à la faculté de Poitiers).

Luisa Valenzuela vient de publier à Buenos Aires son dernier roman El Mañana. On peut trouver sur internet articles, photos, interviews à ce sujet.

 

 

Á Amalia Scheuer qui m’a fait découvrir les milieux milongueros qui sont, aujourd’hui, tels qu’ils étaient il y a cinquante ans ; et pour le dialogue final impossible à inventer.

On m’a dit : dans cette salle tu dois t’asseoir près du comptoir, à gauche, non loin de la caisse enregistreuse ; prends-toi un petit vin, ne demande rien de plus fort car ça ne se fait pas pour les femmes, ne prends pas de bière parce que la bière donne envie de faire pipi et faire pipi n’est pas une chose pour les dames, on connaît l’histoire du jeune homme de ce quartier qui a abandonné sa fiancée en la voyant sortir des toilettes : j’avais cru qu’elle était un pur esprit, une fée, allégua le jeune homme, semble-t-il. La fiancée en est restée à habiller les saints, phrase qui dans ce quartier connote toujours solitude et célibat, ce qui est très mal vu. Pour la femme, s’entend. M’a-t-on dit.
    Je vis seule et le reste de la semaine ça ne me dérange pas, mais les samedi j’aime la compagnie et qu’on me serre fort. C’est pourquoi je danse le tango.
    Je l’ai appris avec beaucoup d’application et d’efforts, avec des chaussures à talons hauts et une jupe serrée, fendue. A présent j’emporte même mes élastiques dans mon sac, ce qui équivaudrait à toujours emporter avec moi ma raquette si je faisais du tennis, mais en moins encombrant. J’ai mes élastiques dans mon sac et, parfois, en faisant la queue dans une banque ou devant un guichet quand on me fait attendre pour une démarche quelconque, je les caresse, en douce, sans y penser, façon peut-être, je ne sais pas, de me consoler en pensant qu’à ce moment même je pourrais être en train de danser le tango au lieu d’attendre qu’un petit guichetier sans égards veuille bien s’occuper de moi.
    Je sais qu’à un endroit de la ville, à n’importe quelle heure, il y aura une salle où l’on danse dans la pénombre. Là on ne peut pas savoir si c’est la nuit ou le jour, tout le monde se moque que ce soit la nuit ou le jour, et les élastiques servent à renforcer autour de l’empeigne les chaussures de rue, fatiguées comme elles sont de tant aller et venir en quête de travail.
    Le samedi soir, on cherche tout sauf le travail. Et assise à une table près du comptoir, comme on me l’a recommandé, j’attends. Dans cette salle, l’endroit clé est le comptoir, m’a-t’on répété, comme ça les hommes qui vont aux toilettes peuvent te repérer. Eux, bien sûr, peuvent se payer ce luxe. Ils poussent la porte battante chargés de tout leur fardeau, une rafale ammoniaquée nous fouette, et ils ressortent allégés, disposés à reprendre la danse.
    Á présent je sais quand c’est mon tour de danser avec l’un d’entre eux. Et avec lequel. Je perçois ce très léger mouvement de tête qui me signifie que je suis l’élue, je comprends l’invitation et quand je souhaite l’accepter, je souris très tranquillement. C’est-à-dire que j’accepte mais que je ne bouge pas ; c’est lui qui viendra vers moi, me tendra la main, nous nous arrêterons face à face au bord de la piste, nous laisserons le fil se tendre, monter le bandonéon au point d’être sur le point d’éclater et alors, sur un accord inattendu, il me mettra le bras autour de la taille et nous prendrons la mer.
    Les voiles gonflées nous voguons en plein vent si c’est une milonga, le tango, lui, nous l’arrimons. Et nos pieds s’entrelacent car il sait me signaler les manœuvres en pianotant sur mon épaule. Un nouveau « corte », des figures que j’ignore et improvise et dont parfois je me sors bien. Je laisse voler un pied, je m’arrime à tribord, je n’ouvre les jambes que pour le strict nécessaire, lui pose les pieds avec élégance et je le suis. Parfois je m’arrête quand, avec le majeur, il me fait une légère pression sur la colonne. Je mets la femme au point mort, me disait le maestro et on devait rester figée au milieu du pas pour qu’il puisse faire ses fioritures.
    Je l’ai vraiment appris, j’en ai sucé la moelle, comme on dit. Toute une manière de se tenir, du côté des hommes, qui suggère autre chose. Ça c’est le tango. Et il est si beau qu’on finit par dire oui.
    Je me nomme Sandra, mais à ces endroits-là j’aime qu’on m’appelle Sonia, comme pour avoir une vie qui dure par-delà la veille. Ils sont peu nombreux, cependant, ceux qui te demandent ton nom ou t’en donnent un, peu nombreux ceux qui parlent. Certains, bien sûr, sourient en dedans en écoutant cette musique intérieure qu’ils sont en train de danser et qui n’est pas toujours faite de nostalgie. Nous aussi nous rions, nous sourions. Moi je ris quand on m’invite à danser plusieurs danses (et nous restons muets et parfois souriants au milieu de la piste en attendant la prochaine série), je ris parce que cette musique de tango suinte du sol, se glisse en nous par la plante des pieds, nous fait vibrer et nous emporte.
    Je l’aime. Le Tango. Et par conséquent celui qui, en me transmettant avec les doigts les clés du mouvement, me fait danser.
    Ça ne me gêne pas de faire à pied trente et quelques pâtés de maisons pour rentrer chez moi. Certains samedis, je dépense même à la milonga l’argent du bus et ça ne me gêne pas. Certains samedis, une sonnerie de trompette disons céleste, traverse les bandonéons et moi je monte. Je m’envole. Certains samedis, je suis dans mes chaussures sans avoir besoin d'élastiques, si ça me chante. Ça vaut la peine. Le reste de la semaine se passe banalement, j’écoute les ridicules flagorneries de la rue, ces phrases directes si pauvres si on les compare à l’obliquité du tango.
    Donc moi, ici et maintenant, presque collée contre le comptoir pour dominer la scène, je m’attarde un peu longuement sur tel ou tel galant d’un certain âge et je souris. Ce sont ceux qui dansent le mieux. Pour voir lequel se décide. Le signe de tête m’arrive de celui qui est à gauche, un peu dissimulé derrière la colonne. Un signe si délicat que c’est comme s’il posait à peine, légèrement, l’oreille sur sa propre épaule, et l’écoutait. Ça me plaît. L’homme me plaît. Je lui souris franchement et alors, seulement, il se lève et s’approche. On ne peut demander un excès d’enthousiasme. Nul ici ne courrait le risque d’un refus direct, nul n’est prêt à se faire envoyer promener et regagner sa chaise sous le regard goguenard des autres. Celui-ci sait qu’il me tient, qu’il m’a ferrée, d’un coup, et voilà qu’il ne me plaît plus autant de près, avec son âge et sa nonchalance.
    L’éthique en vigueur ne me permet pas de faire celle qui n’a rien remarqué. Je me lève, il me conduit vers un coin de la piste, un peu en retrait, et là, il me parle ! Et pas comme celui qui, il y a longtemps, ne m’a parlé que pour s’excuser de ne plus m’adresser la parole, parce qu’ici je viens pour danser et pas pour bavarder, m’a-t-il dit, et ce fut la dernière fois qu’il ouvrit la bouche. Non. Celui-ci se lance dans des généralités, il est émouvant. Il  dit, vous avez vu madame où en est la crise, et moi je dis oui, j’ai vu, punaise j’ai bien vu, même si je ne le lui dis pas avec ces mots, je joue les raffinées, les Sonia : Oui monsieur, quelle horreur, dis-je, mais lui ne me laisse pas développer mon propos parce qu’il me saisit déjà fermement pour nous mettre à danser au prochain morceau. Je me console en me disant que celui-là ne va pas me laisser me noyer, abandonnée, muette.
    S’ensuit un tango de la plus belle eau, de l’accord cosmique. Je peux faire les crochets comme je les ai vus faire à celle à la robe au crochet, la petit’ grosse qui se régale tant, celle qui fait si bien voltiger ses mollets bien tournés qu’on en oublie tout le reste de son opulente anatomie. Je danse en pensant à la grosse, à sa robe au crochet, verte — couleur de l’espérance, dit-on —, à son plaisir de danser, réplique ou peut-être reflet du plaisir qu’elle a dû sentir à la tricoter ; une robe généreuse pour un corps généreux et le bonheur de rêver au moment où elle l’exhibera, en dansant. Moi je ne tricote, ni ne danse aussi bien que la grosse, sauf, oui, en ce moment parce que le miracle a eu lieu.
    Et quand le morceau s’achève et que mon cavalier se remet à me parler de la crise, je l’écoute avec onction, je ne réponds pas, je lui laisse le temps d’ajouter :
    — Et vous avez vu à combien est monté le tissu ? Je suis veuf, je vis avec mes deux fils. Avant je pouvais payer le restaurant à une dame et l’emmener ensuite à l’hôtel. Aujourd’hui je ne peux que demander à la dame si elle a un appartement et dans le centre. Parce que j’ai tout juste de quoi pour une cuisse de poulet et une bouteille de vin.
    Je me souviens de ces pieds qui s’envolèrent — les miens —, de ces figures. Je pense au bonheur de la grosse, au bonheur de son homme, je sens même s’éveiller en moi une vocation sincère pour le textile.
    — Je n’ai pas d’appartement — dis-je — mais j’ai une chambre dans une pension très bien placée, et propre. J’ai des assiettes, des couverts et deux coupes vertes en cristal, celles qui sont très hautes.
    — Vertes ? Elles sont pour le vin blanc.
    — Blanc, oui.
    — Je regrette, mais moi, au vin blanc je n’y touche pas.

    Et sans même faire un autre tour de piste, nous nous séparons.

    Luisa Valenzuela, Simetrías, 1993.