Il s'agit d'un film de German Kral (réalisateur né en Argentine et formé en Allemagne) -organisé comme quelques autres ( comme Buena Vista Social Club de Wim Wenders, comme "Café de los maestros" de Miguel Kohan ou "Una historia de tango" de Caroline Neal)- organisé autour de la rencontre, ici par l'entremise du réalisateur, de musiciens âgés et oubliés avec de  jeunes musiciens talentueux.

Cette fois ce sont des chanteurs de tango -deux femmes et un homme, Cristina de los Angeles, Inès Arce, Julio César Fernán - qui sont au centre du film, des chanteurs dont toute la vie a eu pour raison d'être de chanter le tango. Agés, ils ont l'expérience de la séparation, du deuil, de la solitude, de la pauvreté . De plus ils ont perdu brutalement le lieu où ils ont pu longtemps exercer leur talent : dans un quartier mal famé de Buenos-Aires, le quartier Pompeya, el bar El Chino", où est venu filmer German Kral en 1999, est un bar mythique pour les amis du tango dont le patron Jorge El Chino García aime le tango des origines, celui des bas-fonds, des prostituées, des délinquants ;  El Chino meurt et le bar disparaît avec lui en 2001.

Bref, ces musiciens savent de quoi ils parlent quand ils chantent la perte,  l'amour à peine entrevu et enfui,  la douleur du passé inaccessible. "Que poco dura lo bueno", dit le proverbe espagnol. Ces chanteurs magnifiques, traumatisés, déprimés, qui doivent chanter dans les fêtes de famille ou dans la rue pour survivre (l'Argentine connaît la très grave crise économique que l'on sait), nous apprennent ce qu'est vraiment le tango chanté : un chant profond, "cante jondo", comme le chant flamenco, qui n'a rien à voir avec le "tango de variété" où le chanteur est surtout occupé à faire entendre sa belle voix, à se mirer lui-même dans sa voix, et qui est aussi insupportable que le flamenco chanté pour les touristes. Le tango que font entendre ces trois chanteurs est très loin des préoccupations esthétiques qui supposent du recul et même du calcul : il s'agit de faire venir la voix profonde qu'on a en soi ("A ver lo que va  a salir", dit le chanteur de flamenco qui prend le risque de l'échec, qui apprivoise son cri pour le chanter). Le tango est tout aussi âpre que le flamenco, tout aussi râpeux dans ses modulations ; il est lui aussi plus un cri qu'une chansonnette.

Le film leur offre el último aplauso : quand ils peuvent renouer avec le public, accompagnés superbement par l' Orquesta Típica Imperial, c'est avec leur joie, cette fois-ci, qu'ils nourrissent la ferveur, la passion sans laquelle on ne peut chanter le tango.