Le tango chanté est éminemment sentimental. Il s'agit souvent de la plainte d'un homme abandonné par sa belle (Cascabelito (1924),  la Cumparsita (1924), Caminito (1926) ou encore Milonga Triste (la belle chanson d'Homero Manzi en 1936), Percal en 1943, Yuyo Verde en 1944, en sont des exemples fameux).

On retrouve cette inspiration dans les chansons populaires de la même époque ( "j'ai pleuré sur tes pas" chante  André Claveau en 1943)(1). Il est intéressant d'écouter  Anne Vincent-Buffault, qui a publié en 2001 chez Payot Rivages une Histoire des Larmes, expliquer que les larmes, comme tous les comportements humains ont une histoire et que la chanson populaire (dont le tango) doit être pensée en fonction de cette histoire.

Au 19 ème siècle et au début du 20 ème siècle, à l'âge du tango, les enfants, les femmes pleurent, les hommes ne le doivent pas, et apprennent depuis l'enfance l'interdit sur les larmes : "un garçon ne pleure pas". Cet interdit n'a pas toujours été. Les héros antiques pleurent -  ils pleurent de rage comme Achille apprenant la mort de son ami Patrocle... Il y a toute une rhétorique lacrimale dans la tradition chrétienne - bienheureux ceux qui pleurent, ils seront consolés - ; Charlemagne pleure, Saint-Louis veut pleurer -le don des larmes est manifestation de la grâce divine : les mystiques pleurent (2).... Au 18 ème siècle, c'est la mode des larmes dans la bourgeoisie montante contre l'aristocratie de cour qui doit manifester une parfaite maîtrise des émotions (3). A la Révolution, on aime les flots de larmes partagés ; les hommes se noient dans leurs larmes, de joie, de tristesse, de compassion. Les larmes partagées sont occasion de fusion collective. Au 19 ème siècle, par contre, la sensibilité est dénoncée comme sensiblerie, contre les clichés du 18 ème siècle. Le mouvement romantique privatise les larmes. Puis, contre le romantisme, Flaubert affirme le dégoût de l'humide : le mouillé est féminin. Aujourd'hui, nous conservons de la distance par rapport au pathétique, la larme masculine reste rare. La pudeur masculine tolère la larme au bord des yeux,  les acteurs ne pleurent pas (encore) comme le font les actrices.

Ainsi, la chanson populaire donne aux hommes le droit à la plainte, à l'expression de la souffrance d'amour. Même si aujourd'hui la pression sociale est moins forte contre les larmes masculines (on valorise de plus en plus la manifestation des émotions même chez les hommes, et même chez les politiques depuis quelques années) la chanson reste le moyen de maintenir le registre d'une émotivité qui ose s'exhiber.

(L.Ancet)

 

 

(1) L'émission "Concordance des temps" à France-Culture animée par J.N.Jeannenet a été consacrée à ce sujet le 22.1.2011 et c'est par la chanson d'André Claveau qu'elle a commencé, nous donnant l'idée et la matière de ce billet.

(2) Les pleurs des mystiques ne plaisent pas beaucoup à l'institution religieuse car ils manifestent un lien direct avec Dieu, rendant la médiation de l'Eglise inutile ; l'Eglise leur préfère les pleurs de contrition après l'aveu de ses péchés.

(3) Récemment, nous avons pu être témoins de ce "choc des cultures" entre aristocrates et peuple : la reine d'Angleterre s'est vu reprocher son insensibilité lors de la mort de Lady Diana. Le film "the Queen" met en scène un dialogue entre Tony Blair et la reine où Tony Blair lui demande de manifester son chagrin pour diminuer l'incompréhension du public à son égard ; elle explique que toute son éducation a consisté à ne pas montrer ses sentiments :" c'est ce que j'ai appris ; c'est tout ce que je sais faire" répond-elle.