La priorité dans le tango est l'accord entre les partenaires et avec la musique. Il n'y a pas d'élégance sans harmonie, donc sans précision dans la communication entre celui qui guide et celle qui l'écoute. Le risque pour les femmes est de vouloir parfois trop tôt ou trop volontairement copier les ornements les plus caractéristiques du tango et de mettre en danger le rythme de la danse et l'accord avec le danseur ; il n'y a pas à hésiter une seconde sur les priorités : si l'ornement met en péril l'accord entre les partenaires ou s'il enferme la danseuse dans des clichés, mieux vaut la sobriété absolue, la sobriété étant souvent la condition d'une disponibilité parfaite. Melina Sedó dans son blog "Melina's two cents" , dans le message du 8 décembre 2010, va même plus loin : les femmes ont envie -dit-elle-  de faire des ornements pour ne pas être seulement passives, pour conquérir une part plus active dans la danse, mais les ornements peuvent paradoxalement être l'obstacle à  cette activité de la femme dans le couple en dirigeant son attention vers ses propres pieds et en la rendant peu présente aux propositions de la musique et de son partenaire.

Ces réserves  n'excluent pas que la femme travaille techniquement son rôle, se donne des moyens qu'elle sera ensuite capable d'utiliser ou non. Après avoir acquis les compétences de base - respect de l'axe, tenue du dos, de la tête, souplesse des épaules, des bras, travail sur les poids du corps, allongement des jambes, contact permanent des pieds avec le sol, ouverture des pieds ... (la femme n'en finit pas de se surveiller en même temps qu'elle écoute le danseur et la musique! )- elle peut s'exercer aux voleos, carizias, et autres. Rien n'interdit des exercices, qui n'auront qu'une valeur d'exercice et qui permettront ensuite, dans de courts moments, de réagir à une proposition de la personne qui guide, en fonction de son inspiration et de la place disponible.

 

Exemple de la jolie chorégraphie solitaire d'Adélaïde (mai 2009) qui récapitule la plupart des "adornos" de la danse de la femme :

 

 

Nous avons aussi choisi sur" you tube" les exercices de Jennifer Bratt : lever de la jambe entre ochos arrière et ochos avant :

 

 

 

 

Et aussi les mouvements d'Eliana Sanchez, quand on danse à distance et dans le style  "tango nuevo":

 

Si l'on réfléchit plus loin que les soucis d'apprentissage, en regardant les grands danseurs, on constate que les ornements, ou fioritures, ou embellissements, peuvent être dans le tango autre chose qu'un colifichet surajouté, une complication superflue. Il peut ne pas s'agir de décoration tape à l'oeil, mais d'un affinement des mouvements par lesquels l'homme et la femme dessinent la musique. Alors que les mouvements qui constituent le corps du tango sont universels, les ornements manifestent alors la singularité d'un danseur ou d'une danseuse, par leur fréquence, leur nature, ou leur rareté. Ce qui signifie qu'il est impossible de copier de l'extérieur ce que font les autres ; il faut comme le réinventer soi-même au présent en fonction de la musique, du partenaire, et de sa propre personnalité, oublier les exercices (ce qui suppose tout de même qu'on les a faits), sortir de l'imitation, pour reprendre à son compte et comme réinventer ce que l'on a appris.
Henri Meschonnic, exceptionnel penseur contemporain de l'écriture poétique, se demandait s'il est possible d'énoncer des critères pour juger de la valeur d'un poème : il y a, écrit-il,  des poèmes qui n'en sont pas parce que, manifestement et malheureusement, ils font tout leur possible pour passer pour des poèmes ; celui qui les écrit a des idées toutes faites sur ce que doit être un poème. Or l'ennemi du poème est la poétisation (c'est-à-dire les idées toutes faites quant à ce qui est poétique et ne l'est pas). On peut transposer ces réflexions dans l'univers du tango (même si le tango est une danse populaire et sociale)  ; il y a des danseurs qui savent faire tout ce qui permet de dire qu'ils dansent le tango ; mais ils donnent la sensation de reproduire ce qu'ils ont vu faire, ou de répéter avec plus ou moins d'habileté les habitudes anciennes ou les modes plus récentes. Ils donnent en somme l'impression d'avoir une idée préconçue de ce que doit être le tango et de s'appliquer à la mettre en oeuvre. Or la caractéristique du tango est la capacité d'improvisation donnée aux partenaires, alors qu'il s'agit d'une danse de couple avec ses contraintes en matière de code partagé. Les meilleurs danseurs improvisent vraiment, ils réinventent le tango quand ils le dansent, donnent l'impression que c'est la première fois qu'ils dessinent ainsi la musique. La fioriture est ainsi un bon indicateur, car elle peut être cliché ou au contraire  manifestation de l'écoute de la musique par les danseurs, de leur capacité à prendre des risques, en un mot de leur liberté (on est libre quand on peut rassembler tout ce qu'on a construit, tout ce qu'on est devenu, dans un geste totalement spontané).