Soufflet (Bandonéon)

poème dédié à Astor Piazzolla

 

Il vit au centre de la piste en faisant voleter ses valses :
musique que tu m'offres,
air dont j'ai besoin,
pain pour mes oreilles.
Et un éclat jaune qui lui brûle le clavier
où les bêtes cherchent leur nourriture.

Ensuite,
écume noire, souffle puissant, relent de bas-fonds,
il étire un squelette qui résonne de toutes parts.
Muet qui chante jusqu'à faire souffrir l'air,
mais renfrogné, mais soufflet.

Pris entre les mandibules de deux mains osseuses
il s'accroupit pour rêver,
il porte de la nacre et de l'huile,
on y entend la fumée et les pleurs.

Quelle bave, quelle nostalgie tisonne ses métaux, quel
aveugle titube dans l'éclat de ses plis, quel
poumon le soutient, quels grognements il imite, quels
fouets, quels choeurs lui parcourent le sang, quelles
cartes biseautées brûle-t-il de sa confiance?

Le lézard faisant voleter des tangos qui n'ont pas froid aux yeux,
le furibond ruminant une légende
et l'oeil de la nuit qui entasse des larmes de cendre.

Jorge Boccanera (poète argentin né en 1957). Texte extrait de l'anthologie intitulée "Marimba" (Tam-tam) publiée à Buenos-Aires aux Editions Colihue en 2006.

Traduction inédite de Jacques Ancet (2011).