UN EXTRAIT DU BLOG DE ARTEM dit « TIOMA » MALORATSKY.

Surnommé « EL RUSO »( parce qu’il est d’origine russe) , Artem Maloratsky vit à New York où il se consacre beaucoup au tango, soit comme danseur soit comme DJ ; A. M.  présente dans son blog son itinéraire personnel et indique notamment que, formé au tango de scène, il éprouva beaucoup d'émotion lors de son premier passage dans les milongas de Buenos-Aires : en regardant danser de vieux milongueros, il éprouva une émotion que ne lui donnait pas le tango de spectacle. A partir de cette découverte, il s'attacha au tango de bal et se questionna beaucoup sur les problèmes de l'apprentissage du côté de l'homme surtout ; et l'une de ses questions de départ fut : comment se fait-il que ces vieux argentins dansent le tango sans l'avoir appris, marchent magnifiquement sans avoir reçu de cours, tandis que les générations plus jeunes ont un mal fou à marcher correctement ; il lui fallut passer par la méthode Alexander et le Taï Chi Chuan pour commencer à faire les progrès qu'il espérait).

 

 

 

TRADUCTION DE L’ANGLAIS PAR L. ANCET, avec l’autorisation de l’auteur.

 

 LES OUTILS POUR PROGRESSER DANS LA PRATIQUE DU TANGO

 

La conscience peut être d’emblée le meilleur instrument pour se perfectionner, et le meilleur recours pour bien danser. Le point capital est d’apprendre à bien s’en servir. Sans cela, un danseur peut se perdre dans une mer de concepts concernant la danse, et en perdre l’expérience directe (cela m’est arrivé de nombreuses fois). Au long de mon parcours, j’ai repéré quatre types principaux d’activité mentale utiles pour se perfectionner : l’effet retour direct (obtenu grâce à l’attention), l’intention, la méditation, et l’effet retour indirect. Attention et intention sont à  pratiquer pendant la danse elle-même, tandis que méditation et feed back indirect se pratiquent en dehors de la piste. Je vais expliquer ce que j’entends par chacune de ces activités mentales.

 

 

 

EFFET RETOUR DIRECT. ATTENTION.

 

L’instrument  le plus important pour apprendre quelque chose est la capacité d’attention. Nous apprenons initialement le tango en étant attentif à ce que fait quelqu’un d’autre qui le danse. Pour appprendre comment guider et suivre, il faut faire attention à sa partenaire. A des étapes plus avancées de l’apprentissage, quand on doit se débarrasser de schémas contre productifs, il faut d’abord en prendre conscience. Cela ne se peut sans grande attention à tout ce que l’on fait.

 

Dans une activité physique comme la danse, faire attention engage les sens. C’est ce que j’appelle « effet retour direct »- l’attention portée à ce que l’on sent quand on danse. Des cinq sens ordinaires, le sens du toucher est le plus utile pour l’effet retour direct, car normalement ce n’est ni avec la vue, ni avec l’ouïe, ni avec l’odorat ou le goût que nous procédons. Il y a au moins deux autres sens très importants pour se perfectionner : la proprioception – le sens de la posture et de la position de son corps dans l’espace- et le sens des niveaux de tension dans sa musculature.  Au fur et à mesure que l’on progresse, on développe d’autres sens particuliers, comme le sens de tout le corps de sa partenaire tandis que l’on ne le touche qu’à deux ou trois endroits, le sens des autres présents sur la piste, le sens de l’espace etc. De tels sens se développent par l’attention et tout simplement par la pratique, et tandis qu’ils se développent, ils permettent en retour d’exercer une meilleure attention.

 

Le mauvais usage de l’attention est de prêter attention à des schémas et d’en être prisonnier. Le bon usage de l’attention est de repérer des schémas et de rester libre par rapport à eux ou de les transformer de manière créative. Est-ce que j’ai vraiment besoin de toute cette tension dans mon bras ? Est-ce que j’ai vraiment besoin de faire ceci ou cela avec mes hanches, mes genoux, mes pieds? Si la réponse à toutes ces questions est « non », dès que je prends conscience que je fais quelque chose, j’essaie d’arrêter de  « faire » pour aller vers le « ne pas faire ». L’intention de « ne rien faire » aide beaucoup ce processus.

 

Travailler sur son corps est un énorme exercice d’attention . Aucun type d’exercice ne produira de résultats significatifs si ce n’est l’écoute attentive et patiente de son propre corps. En fin de compte, un corps en bonne santé, en équilibre, a des caractéristiques précises, des degrés propres de liberté, mais chaque personne à sa manière à soi manque de coordination, a besoin d’en prendre conscience et d’organiser son travail sur elle-même en fonction de ce manque, ou bien alors ce ne sera pas profitable.

 

Diriger son attention sur des aspects différents de sa danse est très utile pour apprendre et s’entraîner. C’est essentiel pour repérer comment on s’enferme dans des habitudes et pour apprendre comment s’en débarrasser. Cependant, dans la véritable expérience artistique, un contrôle strict de son attention n’est plus nécessaire, car il est possible d’être partout à la fois et nulle part en particulier. L’attention peut être à la fois dirigée vers la musique, la partenaire, l’espace, son propre corps, les rassemblant tous dans une expérience harmonieuse. Pour autant que j’aie pu entrevoir de tels états, rarement, mais suffisamment pour savoir que c’est possible. Selon le maître Zen Takuan Soho, l’esprit est comme un chat qui doit être d’abord empêché et entraîné à ne pas attraper le petit oiseau- à ne s’attacher à rien- et qui une fois dressé, peut être détaché- autorisé à se libérer de toute décision consciente.

 

 

 

INTENTION

 

Un autre outil indispensable pour apprendre et améliorer la manière de danser de quelqu’un est ce dont je vais parler en termes d’intention. J’entends par là une visualisation créative, la projection d’une vision directement dans son expérience. Ceci peut apparaître quelque peu magique et irréaliste, comme cela m’est apparu au début. Quand j’ai commencé à danser, je ne me rendais pas compte du pouvoir de l’intention. Comme la plupart des gens, je croyais que la seule manière de modifier le mouvement de quelqu’un était de changer la  position de certaines parties du corps de manière volontaire, ou d’utiliser une certaine technique, une coordination particulière. C’est grâce à mon étude de la méthode « Alexander » que j’ai découvert qu’un être humain est capable de « penser  à l’intérieur du corps d’un autre », pour le diriger sans le manipuler mécaniquement. Il s’est avéré qu’il était possible de projeter une intention consciente et d’agir immédiatement sur l’ensemble du mouvement de l’autre, et que c’était beaucoup plus efficace que l’approche mécanique. Un exemple simple est le relâchement. On ne peut pas produire le relâchement en repositionnant des parties du corps (à moins de tout simplement tomber). Pendant une activité, on ne peut se relâcher que par l’intention consciente. Plus tard, j’ai aussi trouvé des pratiques semblables dans le Tai Chi Chuan – par exemple, un mouvement au centre ne peut être entraîné qu’en imaginant son centre et en imaginant  tout  mouvement comme provenant du centre.

 

L’intention est difficile à comprendre ou même à croire pour beaucoup de monde à cause de notre éducation scientifique moderne et de notre culture basée sur la technologie. Nous avons l’habitude de penser qu’il doit toujours y avoir des procédés concrets pour la réalisation d’un objectif. Il est difficile de croire que le simple « souhait » de quelque chose puisse l’obtenir. Cependant, il s’avère qu’un être humain peut précisément le faire. La question de la posture est un bon exemple. On veut une posture aussi équilibrée que possible dans le respect de la gravité. Un moyen mécanique de le mettre au point serait par exemple  de positionner la tête, le bassin, ou la poitrine plus en arrière ou plus en avant, en fonction de la sensation de chacun concernant son déséquilibre. Un moyen beaucoup plus efficace est de tendre vers la verticalité – d’imaginer l’équilibre entièrement vertical à l’intérieur de soi. Il s’avère que le corps sait répondre directement à une telle intention, sans aucun moyen mécanique perceptible. Ayant eu une éducation scientifique, ce genre de chose me paraissait pure magie. Cependant, l’expérience m’a convaincu de sa réalité et de sa parfaite efficacité.

 

Un aspect magique de l’intention est qu’elle peut aller hors des  limites du corps de quelqu’un et inclure le corps de sa partenaire. En fin de compte, un bon guidage est juste une intention. Plus précisément, pour les deux partenaires, la communication peut devenir un curieux mélange d’intention et d’attention sensible à l’autre. Quand les choses arrivent comme par magie, la communication devient incroyablement directe, et aucun des partenaires n’est plus conscient des moyens mécaniques qu’il met actuellement en jeu.

 

 

Le « ne rien faire » est un exemple d’intention utile . Viser le rien – la sensation d’absence d’effort, de poids, de schéma. Dès que, grâce à l’attention, je deviens conscient d’un schéma rigide dans mon corps ou mon esprit, je me mets à  diriger mon intention vers lui pour me calmer, pour lui dire « non », ou pour l’inhiber en utilisant les moyens de la technique  Alexander. Habituellement il est impossible de le faire disparaître immédiatement –on ne peut pas changer tout d’un coup sa posture ou arrêter la manière dont on contorsionne habituellement son corps. Mais si l’on remarque le schéma, si on centre son attention sur lui, et prend conscience de ce qu’il n’est pas nécessaire, il commence à se défaire. J’ai fait disparaître beaucoup d’excès de tension musculaire en commençant par les remarquer, puis petit à petit à m’en défaire. Ainsi, attention et intention travaillent ensemble : remarquer le schéma compulsif, et tendre vers sa disparition.

 

Un autre exemple d’intention utile est  l’attitude créative  . Très souvent, les danseurs croient qu’il y a des circonstances qui les empêchent de parvenir à la véritable expérience de la danse. Ce peut être le manque de partenaires désirables, un sol qui est trop glissant, collant, ou bondé, ou ses propres limitations physiques ou psychologiques. Si l’on perçoit ce genre de choses comme des obstacles hors de son pouvoir, c’est qu’il s’agit d’une attitude défensive. Les regarder comme l’occasion d’apprendre et de progresser, c’est l’attitude créative. J’ai beaucoup appris en dansant sur des surfaces difficiles, et avec des partenaires débutantes. Se lancer un défi est la meilleure occasion de faire un grand pas en avant. La bonne intention est de tout simplement chercher à se sentir bien dans sa danse quelles que soient les circonstances. Etre mécontent de quelqu’un ou de quelque chose pendant qu’on danse provoque beaucoup plus de mouvements et attitudes contre- productifs. J’en ai très clairement pris conscience quand j’ai découvert un jour que lorsque j’étais capable de suspendre mes critiques mentales à l’égard de mes partenaires, elles commençaient instantanément invariablement à mieux danser. J’ai compris qu’en me centrant sur leurs défauts je devais inconsciemment faire quelque chose qui entretenait ces défauts. Mais si j’arrivais à accepter toute partenaire comme simplement la partenaire, je laissais mon corps s’adapter à ses mouvements, et  ses supposés défauts devenaient beaucoup moins repérables voire même pas du tout. Ceci est juste un autre exemple d’attitude créative, qui peut et devrait être appliqué à tous les aspects du tango.

 

Selon mon expérience, l’intention est essentielle pour guider quelqu’un dans le processus d’apprentissage et de perfectionnement. L’intention est ce qui provoque une vision plus lucide de ce que le tango veut être. En fin de compte, intention et attention se mêlent, là où il n’y a plus de ligne qui sépare la mise en oeuvre d’une belle expérience et la perception qu’on en a.

 

 

 

MEDITATION

 

 

Par méditation, j’entends tout ce qui contribue à la construction et au  développement de la vision artistique de quelqu’un, ou plus précisément de son sens artistique. Cela comprend le fait de regarder d’autres danseurs, d’être inspiré par eux, d’avoir à l’esprit leur image et leur énergie. Cela peut être à la fois se renseigner sur toute l’histoire du tango et imaginer ce qu’il peut être dans le futur. Cela peut être la représentation d’un moment de danse particulièrement réussi que l’on peut avoir vécu, et le fait de cultiver la sensation que l’on en a à l’intérieur de soi. Parfois, regarder une vieille photo, ou une peinture représentant des danseurs de tango, peut vous éclairer, vous révéler quelque chose de manière intuitive. Cela peut aussi être un processus de compréhension plus rationnel de la dynamique de cette danse et du corps humain en général, qui peut être nécessaire pour avancer immanquablement vers les expériences désirées. Le tango a beaucoup de résonnances à l’intérieur des danseurs –esthétique, archétypale, sensible, physique, et même philosophique et spirituelle. Méditer sur de telles résonnances, c’est faire  mûrir sa vision artistique qui ensuite, progressivement mais inévitablement, se manifestera dans la manière de danser.

 

 

 

EFFET RETOUR INDIRECT

 

Par effet retour indirect, j’entends toute information sur son tango qu’on ne peut obtenir pendant qu’on danse. Cela peut être regarder une vidéo de sa propre danse, par exemple, ce qui est presque toujours une expérience qui rend extrêmement humble. Cela peut permettre à quelqu’un de voir beaucoup de problèmes concernant son corps et sa psychologie qui ne lui  sont pas encore accessibles par feed-back direct. Mais se centrer trop sur une image extérieure de soi comme source de feed back peut facilement égarer quelqu’un. Cela arrive à beaucoup de danseurs professionnels, mais aussi à des amateurs - on commence à faire certaines choses pour paraître beau. Si  "paraître beau" l’emporte sur  « se sentir bien », le processus artistique est perverti, car la vraie belle apparence est l ‘apparence de quelqu’un dont le corps est simplement en train de fonctionner en accord avec son but, et dont la danse est libre, harmonieuse, sensible. Le mieux est de se concentrer sur soi-même et sur son partenaire, et de laisser l’apparence s’en suivre. Si l’on est trop préoccupé par son image, cela signifie qu’il y a une grosse insuffisance dans ses mouvements, dans la connection avec la partenaire, ou dans sa psychologie, dont on n’est pas conscient encore par feed -back direct. C’est un signe qui indique qu’il faut être plus attentif à ce que l’on fait. Mais si l’on commence à manipuler son corps pour être plus beau, on est sur une mauvaise piste.

 

L’effet retour indirect peut aussi provenir des opinions des autres à votre sujet. Le nombre de danseurs qui veut danser avec vous est un plutôt bon indicateur de vos progrès. L’opinion de non-danseurs qui vous regardent danser est moins fiable, car les apparences peuvent être trompeuses. C’est le cas de beaucoup de professionnels, qui peuvent avoir une belle carrière de démonstrateurs, et ne sont pas très bons sur la piste. En général, tous ces effets retour sont inférieurs au feed-back direct. Ils sont utiles surtout comme mise à l’épreuve par la réalité – pour défaire des illusions sur sa danse que l’on a tendance à se faire. En fin de compte, cependant, la qualité de l’expérience pendant que l’on danse est de loin supérieure comme indicateur de progrès.