EGOTANGO de Caroline de Mulder, publié chez Champvallon, rentrée 2010.( Une lecture proposée par L.Ancet)

 

Van Dongen

Caroline de Mulder vient de publier un premier roman inspiré par son expérience du tango à Paris. Venue de Flandre à Paris pour ses études de lettres, C. de M. y a découvert le microcosme des milongas et vécu la double vie d'étudiante et de tanguera pratiquant déraisonnablement le tango. Maintenant, le livre achevé, c'en est fini pour elle du tango, comme si l'écriture avait permis la cure de désintoxication sans laquelle on ne peut plus se passer de cette danse bizarrement obsédante. Peut-être a-t-elle  découvert que l'écriture lui est encore bien plus indispensable que le tango, qu'elle seule est inépuisable, alors que par ce livre elle aurait fait le tour des expériences et fantasmes que suscitent la danse et l'histoire du tango.

 

D'emblée, nous nous permettons de dire que ce livre embrasse tous les clichés concernant le tango et qu'on peut avoir une approche tout à fait différente de cette danse si on le pratique comme art achevé de la danse à deux dans l'improvisation constante : le tango argentin est un ensemble de techniques permettant à quelqu'un qui guide et quelqu'un qui suit d'être en harmonie merveilleuse ; on peut donc le pratiquer très loin des habitudes vestimentaires et  comportements qui restent enfermés dans un folklore (celui du machisme, de l'érotisme vache), dans la répétition d'idées toutes faites. Ces réserves préalables étant faites, nous pouvons accompagner le texte de C. de M..


Le premier contact avec le texte est difficile, syntaxe hachée, coupée, brutale ; juxtaposition d'images qui figurent des émotions exacerbées ; monde interlope, personnages  défraîchis, salis par une vie diurne qui consiste essentiellement à cuver la nuit précédente et attendre la suivante ; vie ordinaire sans intérêt où l'on semble toujours menacé de basculer complètement dans le chaos intime et matériel.

  Mais dans ce petit livre à l'écriture rapide, éclatée, c'est avec une grande exactitude qu'est menée l'analyse de l'attrait du tango,  de la raison ou déraison de ne plus vouloir s'en passer.  A l'approche de la nuit, de manière magique, les aficionados quittent le néant de leur vie ordinaire : c'est la métamorphose où bas résilles, soie froissée et costumes suffisent à les remettre debout, leur rendre  jeunesse et beauté. Pourquoi "basculer" dans le tango, dans son excès, son mauvais goût, sa cruauté? Difficile de répondre qu'on y cherche un équilibre, Plutôt un étourdissement (p.32) "le tango était tout ce que je n'étais pas, en voulant l'apprendre, je me faisais violence, il me plaisait donc d'avance (...)

Dans la description de l'initiation au monde du tango, beaucoup reconnaîtront leur propre parcours : " je ne manquais aucun cours, aucune pratique. Je me suis mise à vivre de mercredi en mercredi. Puis très vite de milonga en milonga."(p. 34) Tout est dit des chaussures ouvertes exposées à la maladresse des cavaliers, des talons ( "de quoi tuer, toujours plus hauts et fins"), des bas filés à chaque bal, des tenues qui s'accumulent dans le placard  "ma garde-robe prend des proportions intéressantes(...) Rien n'est trop doux, ni trop souple ni trop cher. Mon salaire y passe. Pour un décolleté, jamais hésiter devant un découvert."(p.40)  Puis vient le moment des cours particuliers ; tout est dit en peu de mots de l'essentiel de ce qu'un professionnel peut transmettre à la femme : "Ne danse pas, marche. Je marche. Je marchais dans ses pas(...) Je ne peux pas te sauver la vie, il disait. (Ne t'accroche pas, ne t'appuie pas, ne pèse rien.) Tu  n'as pas besoin de moi(...) Tu n'as pas besoin de moi, mais ne t'éloigne pas."(p.41) "Poitrines parallèles, en abrazo fermé le regard droit, en abrazo ouvert les yeux sans regard. Tête haute. Au besoin, la main animale coulisse comme un serpent(...) La main céleste garde distance, toujours égale à elle-même et d'apparence immobile(...) Les chevilles se joignent à chaque pas. C'est au fini des pieds qu'on reconnaît la bonne danseuse." (p.42)

En fait, dans l'apprentissage du tango aujourd'hui, c'est comme si le meilleur était au début : "les premiers mois, le tango a été une vraie fête : tous dansaient si bien, tous m'invitaient, je ne refusais personne. J'accueillais avec la même gratitude le débutant et le confirmé." (p.38) "En un peu moins d'une semaine, le tango est devenu une drogue." "Besoin physique de l'abrazo de préférence cerrado, serré, très serré, sur mon coeur et le sien. Il m'arrive souvent de fermer les yeux et de sourire." (p.46) "Comme si bercées, portées peut-être, nous retrouvions quelque chose de perdu, où et quand. Comme si nos corps se rappelaient, quoi. Des gestes très anciens qui nous reviennent. Sans penser, nous habitons chaque temps, enlevées, nos mouvements portent le poids de nos corps. ça que nous venons chercher tous les soirs, ce plaisir-là. Et celui de l'abrazo, de l'axe partagé...Tu me contiens, je te remplis. Tu es creux sans moi, sans toi je me défais."(p.45) "Nous attendons le soir toute la journée. Nous avons le coeur qui bat plus vite, à mesure que le Latina devient plus proche. Nous n'avons plus d'amis qui ne dansent pas."(p.46) "Pour nous tous, le tango est ersatz plutôt que prélude. Nous y jetons nos corps perdus et il devient nos jours et nos nuits. Nous couchons dans les milongas les yeux grands ouverts. Nous y passons nos nuits d'amour et d'insomnie. Nous y passons, la nuit, les jours que nous ne vivons plus. Nous qui n'avions le temps de rien(...) Notre vie attendra."(p.47).

"L'ennui n'est venu que plus tard. Parfois nous ne nous sentons bien nulle part, ni dans les bras de personne. Le meilleur tango est celui que nous ne dansons pas. Souvent, c'est l'idée du tango que nous aimons." Car comme dans l'addiction à la drogue, l'obtention du plaisir est de plus en plus difficile à obtenir ; de plus en plus exigeante est la satisfaction du désir de fusion dans le cercle magique de la danse. Des soirées entières où l'on "danse faux"," le visage caché dans une épaule quelconque" (p.109).  On vient quand même dans le temps suspendu des musiques toujours les mêmes, toutes connues par coeur, on fuit la solitude, on partage la sueur, l'illusion d'un réveillon perpétuel. L'avantage du tango est que "tout ce qui n'est pas lui disparaît" (p.162)

Et quand le plaisir de l'apprentissage s'éloigne, reste le jeu cruel de la milonga. Le regard des jeunes sur les vieilles ; les vieilles en rang d'oignons, "rancuneuses, l'oeil aiguisé, la bouche pincée, puant le renfermé. Le bec cloué. Entre trois et douze à s'ignorer mutuellement"(p.20) . "Dans toutes les milongas, même ici, la banquette est un endroit peu stratégique, où s'aligne une dissuasive rangée de vieux jetons femelles." (p.55) Le regard des habitués sur les nouveaux venus : "Nous évitons de saluer la piétaille, le cavalier débutant ou même moyen. Il n'attend qu'un geste pour inviter : celui à ne pas faire. Les hommes saluent sans danger. Causent avec nous et invitent ailleurs. Nous avons appris à voir sans regarder." (p.21) Dans le tango, s' exacerbent les méchancetés de la vie sociale ordinaire, le jeu de la distinction ne perd rien de sa subtile agressivité : quand les débutants se bousculent au Latina, on se débrouille pour ne pas y être. "Les débutants n'existent pas, population instable dont il faut pourtant redouter l'invitation inconsidérée et la subséquente mésalliance." Il y a les débutants, les moyens, toujours prêts à danser. Il y a ceux qui guident avec les bras (p.157). Il y a ceux qui n'invitent que les débutantes, pour passer à peu de frais pour de bons cavaliers (p. 158), qui s'arrêtent pour expliquer la figure. Les autres, les vrais, viennent tard et souvent passent la soirée accoudés au bar", dos tourné au bal : "Il y a au tango des hommes qui passent comme ça toutes leurs soirées et ne dansent jamais. Des femmes qui attendent des heures, assises immobiles." "Ces femmes transparentes que personne ne voit, qui ont fait l'effort de s'habiller, de s'habiller mal, de manière tapante, dentelles, couleurs vives, décolletés, qui se sont peint les yeux et la bouche et qui se demandent ce qu'elles foutent là, avec les traits qui durcissent à vue, se figent en même temps que leur maquillage bon marché".(p.193)

Ainsi tout est dit, dans cette prose malmenée par les émotions, de ce que peut vivre aujourd'hui celui (ou celle) qui découvre le monde renfermé du tango, de ce qui le fascine et de ce qui le détruit. "Le milieu du tango se caractérise par la stagnation chronique, l'enlisement dans l'éternel présent d'un disque qui passe en boucle"(p.67).

Mais il n'y a pas dans ce livre en jeu seulement l'expérience des habitués des milongas d'aujourd'hui. La connaissance de l'histoire du tango nourrit le scénario et la construction des personnages :  ce que l'on sait du tango des origines,  celui des petites gouapes promptes à dégainer leur couteau, des jolies filles vite fanées, abimées par l'alcool, la cigarette, la drogue, le sexe, par les voyous en costumes rayés. Et c'est l'esthétique expressionniste qui est choisie pour réécrire les décors sordides,  l'univers des compadritos, des pebetas, des vieilles maquillées, la violence toujours possible, le sadisme, le masochisme. On pense à Toulouse-Lautrec mais bien davantage aux outrances des couleurs et des formes de l'Expressionnisme allemand et du Fauvisme : "Elle lève sur Alexis ses yeux peinturlurés, de beurre noir, lui tend sa bouche blessée de rouge taloché, lui fait la grimace de son maquillage. Elle s'est défigurée à coups de cosmétiques. La mort louche par ses yeux, son visage souillé coule, se défait, danse des rigoles jusque dans son décolleté. Son visage se décompose en boue un peu noire, un peu verte."(p.134) On pense à Schiele, Nolde, ou  à Matisse, Van Dongen, dans leur période fauve.

Il fallait  du talent pour dire autant sur ce petit milieu du tango, les habitudes, les fantasmes, les espoirs ; ceux des jeunes loups et ceux des vieilles peaux ;  le rêve d'un accord avec son propre corps et avec celui d'un autre, le rêve de retrouver de très anciennes sensations, de très anciens gestes, de fuir la solitude ;  et en même temps  les professionnels qui en rajoutent, qui font du toc, du faux, du clinquant (p.210), mais qui peuvent aussi montrer ce que c'est que l'élégance où l'on marche plutôt qu'on ne danse (p. 158). Il fallait du talent pour  dire autant dans une prose d'un bout à l'autre chargée d'énergie, pour mener de front regard critique et langage des émotions.