Après avoir récemment parlé de rhétorique à propos du tango, il est utile de se centrer sur le rôle de l'intuition dans l'écoute entre partenaires. L'intuition est sans doute de première importance dans ce genre d'activité où il faut perpétuellement chercher à s'accorder l'un à l'autre et y réussir dans l'instant. L'intuition n'est pas une faculté très souvent évoquée et étudiée,  alors qu'elle joue un grand rôle dans des activités très diverses (aussi diverses que la recherche scientifique, les activités sportives, la communication avec d'autres vivants -humain ou animal-, la saisie d'une oeuvre d'art, le jeu). Peut-être en parle-t-on peu parce qu'on ne sait pas trop si on peut l'enseigner, ou la développer.

On entendra par "intuition" un mode attentionnel particulier au monde, aux autres, à soi-même, qui permet de prendre des décisions rapides, qui permet de faire ce qu'on n'aurait pas pu penser qu'on ferait, de faire ce qu'on fait avant d'en avoir conscience. On peut par exemple accompagner son danseur dans les rythmes rapides de la milonga grâce à l'intuition, c'est-à-dire grâce à une écoute à la fois floue et bien spécifique ; impossible de s'appuyer sur l'intelligence ni même sur du mécanique : il s'agit de répondre instantanément et dans l'improvisation. Pour y parvenir, il faut se mettre dans un certain état : se faire confiance à soi et à son danseur, être dans l'abandon, mais un abandon vigilant. Claire Petitmengin (1) qui a fait des recherches sur l'intuition dit qu'il faut faire descendre son centre de gravité.  Faire descendre son centre de gravité n'est ainsi pas seulement indispensable pour conquérir son équilibre, c'est important pour devenir attentif à ce que dans la vie courante nous oublions de ressentir en laissant toute la place aux images visuelles et aux échanges verbaux. Faire descendre son centre de gravité pour aller du cortex au corps.

Cette écoute est souvent perdue dans la vie courante parce que nous sommes absorbés par des objectifs, parce que nous sommes tenus de donner la plus grande place à ce que nous pouvons exprimer verbalement, à des arguments, des démonstrations. La société exerce des pressions violentes sur les individus pour qu'ils deviennent des êtres de projets conscients, programmables, chiffrables, et méprise la globalité et le flou reprochés à l'intuition. Pourtant, c'est l'intuition qui guide les sportifs, les joueurs d'échec, qui permet au cavalier de communiquer avec son cheval. Et cette intuition est une capacité de chacun de nous, homme ou femme, elle est là depuis la toute petite enfance. La communication entre mère et enfant est de cette nature, préverbale, préobjectale : le nourrisson ne repère pas des objets dénommables ; mais il reconnaît des odeurs, des rythmes, il éprouve des sensations globales et diffuses qui le rendent parfaitement sensible à la présence de l'autre.

Il me semblait depuis longtemps qu'on ne disait pas l'essentiel du tango quand on le décrivait comme une danse érotique (en pensant à la sexualité génitale). Bien sûr, cela fait partie de son histoire (les immigrants venus seuls en Argentine et dansant le tango dans les bordels), bien sûr cela fait partie de son folklore (tenues provoquantes des danseuses -bas résilles et hauts talons-, allures machos des danseurs). Mais il y a bien autre chose, de beaucoup plus profond, et qui est peut-être la raison des conduites addictives à cette danse de salon "pas comme les autres". Il y a, dans l'abrazo et ce que l'on ressent, quelque chose qui renvoie à la plus petite enfance de chacun de nous, au fait que nous avons tous commencé nos vies dans des bras, contre un corps et ses rythmes particuliers. Je ne veux pas dire que lorsque nous dansons le tango, nous régressons, redevenons petits. Non, mais lorsque nous dansons le tango, nous refaisons une place à une modalité de l'expérience humaine qui est la plupart du temps refoulée, écrasée. Pour pouvoir danser et réagir sans savoir vraiment consciemment ce que nous faisons, il nous faut nous mettre dans un certain état de réceptivité, à l'écoute de ce qui est toujours là en nous mais que nous n'écoutons plus usuellement.

Comment développer cette capacité que nous avons tous, hommes et femmes ? On peut au moins dire ce qui empêche complètement cette compétence de s'exercer : la peur (de mal faire, de ne pas savoir - et là le meilleur remède, c'est de travailler, de s'exercer, de construire des habitudes, pour que notre corps en sache plus que nous) ;  le désordre et l'inattention  qu'il engendre: un bal désordonné mobilise l'attention et empêche d'être disponible pour l'écoute intuitive. Quand on recommande de ne jamais parler en dansant, et de suivre la ligne de danse en respectant les autres couples, il ne s'agit pas d'imposer des règles extérieures arbitraires, des conventions ; il s'agit de donner à chacun les conditions d'exercice de son intuition. On peut peut-être ajouter qu'une musique quelque peu déconcertante pour les danseurs n'est pas non plus favorable à l'exercice de l'intuition : si je suis mobilisé (ée) par une écoute interrogative de la musique, c'est de la disponibilité perdue pour mon partenaire ; c'est une raison de plus de plaider pour des programmes musicaux très classiques, pour les standards des années 40 ( âge d'or du tango, moment de son histoire où les compositeurs et orchestres travaillaient pour le bal).

Ainsi, à défaut de garantir à coup sûr cette expérience magnifique de la saisie intuitive du corps de l'autre, on peut lui aménager des circonstances favorables (apprentissage sérieux du code du tango, de ses mouvements élémentaires, ordre du bal, connaissance de la musique, toutes choses qui rendent possible la disponibilité pour le présent).

PS. Il faudrait relier l'approche intuitive des mouvements du partenaire à ce que nous avons appelé "rythme". Le rythme ne peut se saisir qu'intuitivement.

 

(1) Claire Petitmengin "l'expérience intuitive"; éditions L'Harmattan (2001)

 

 "En esta tarde gris" interprété par l'orchestre de Troilo dansé par Michelle et Murat Erdemsel :