Stage à Sommières au mas de Mestre avec Mélina et Detlef, fin mai 2011.

 

 

Chaque matin, pour rejoindre les autres stagiaires depuis le mas de la Rivoire, nous marchions dans la campagne au milieu des chevaux, des hirondelles. C'était un moment particulièrement heureux avant le dur labeur! Un soir où nous faisions le chemin inverse, un cheval est apparu qui savait que nous étions là bien avant que nous ayons pris conscience de sa présence, sous les chênes verts.


Le stage était centré sur les rythmes dans les trois danses, tango, milonga, valse. Mélina et Detlef ont construit une méthode : explorer toutes les possibilités de variations dans les structures à quatre,  trois  et deux temps. Ne pas s'enfermer dans un schéma tout prêt du type "vite-vite-lent". Ne pas se limiter à une rythmique globalement inscrite dans le corps. Tout pas peut être varié dans sa direction (devant, côté, derrière), sa longueur (moyen, grand, petit), sa durée (lent, tranquille, rapide). Il faut être capable de décider à tout moment ces variations. Pour en informer la danseuse, les contre-corps sont indispensables et d'une efficacité parfaite, nécessaires et quasi suffisants. Le travail proposé fait penser au travail que le pianiste fait tous les jours pour conquérir ou entretenir sa vélocité, équilibrer des doigts naturellement très inégaux (je me souviens de la méthode "Hanon").  Pour l'amateur de tango de société, le but est plus modeste que celui du virtuose : pouvoir continuer à danser quand l'espace est encombré, pouvoir varier sans cesse ce qu'il a déjà beaucoup dansé mais qu'il peut se réapproprier en fonction d'une situation toujours différente ; offrir à sa danseuse un confort rassurant sans lequel elle ne peut pas éprouver du plaisir, et en même temps des variations qui la surprennent agréablement ; enfin, conquérir l'art de la variation c'est aussi conquérir la capacité de danser non seulement dans la musique (marcher sur la pulsation), mais avec la musique (en tenant compte de ses variations).

Mélina et Detlef nous ont aussi conviés à fréquenter les milongas proches de Sommières et ont organisé  une milonga au Mas de Mestre ouverte aux tangueros de la région. Ils ont eux-mêmes participé à ces soirées, en dansant entre eux ou avec des personnes de leur choix. Il faut les remercier de leur cohérence : ils sont les premiers à mettre en oeuvre les principes qu'ils défendent dans leurs cours.  Le plus important de ces principes étant que la milonga est un lieu social, où doit se pratiquer un tango social, et nullement un tango de spectacle. Très souvent les professeurs qui font une démonstration laissent libre cours à leur virtuosité pour le plaisir des yeux de ceux qui sont très heureux de les admirer. Mais il y a un risque à cela : faire envie à leurs élèves-clients de pratiquer ce genre de mouvements, incompatibles avec le bal et avec les moyens physiques des danseurs ordinaires.

Les femmes (et les hommes aussi) sont, dans un premier temps, toujours plus intéressées par les fioritures spectaculaires qu'on identifie au tango argentin que par le maintien de la connexion avec le partenaire. On va vite juger ennuyeux un tango sobre centré sur ce que l'on ressent en le dansant, et non sur le spectacle donné aux autres. Or la sobriété a plusieurs avantages : notamment elle est respectueuse des autres dans le bal, et elle permet de varier beaucoup plus la danse que la répétition de figures apprises de manière globale. Les danseurs, souvent, disent qu'ils ont la sensation désagréable de se répéter, se reprochent de ne pas savoir assez de choses, alors qu'ils peuvent beaucoup varier rythmiquement ce qu'ils savent déjà. Les mêmes pas enchaînés selon des rythmes différents ne sont plus les mêmes pas : un "ocho cortado" effectué avec des "vite-vite-lent", et la même configuration effectuée avec uniquement des pas lents, n'offrent pas du tout le même "paysage" à la danseuse. La seule marche dans le rythme du tango peut être considérablement variée et ces variations sont agréables à suivre pour la partenaire. De plus, un danseur qui sait varier ses rythmes est beaucoup plus précis, adaptable aux contraintes du bal, et souple dans l'accompagnement de la musique. Il est donc beaucoup plus confortable et intéressant que celui qui s'évertue à accomplir ses figures quelle que soit la place disponible.

Bien sûr la démonstration virtuose est un plaisir pour les artistes et les spectateurs, mais il faudrait qu'à chaque fois les artistes se mêlent aussi au bal et y donnent l'exemple de la différence entre la scène et la pratique sociale. Montrer cette différence, ce serait  faire la démonstration que la vraie élégance dans le bal est dans la connexion, et l'attention à la musique. Mélina et Detlef le prouvent par leurs mouvements admirablement coordonnés.