Un nouveau stage avec Gisela Passi et Rodrigo Rufino, les 9 et 10 avril derniers, cela veut dire de nouveaux progrès rendus possibles par ces deux beaux danseurs qui sont aussi de remarquables pédagogues.

Puisque ce blog est, comme les autres blogs, affirmation d'un point de vue personnel, puisqu'il est, comme baucoup d'autres, réflexion adressée d'abord à son auteur, je poursuis les remarques que je me fais à moi-même et qui sont comme des petits cailloux pour ne pas perdre de vue les lents résultats que j'ai pu obtenir au long de ces années d'apprentissage du tango.

Une fois de plus, je remarque que l'apport d'un week-end de stage n'est pas prévisible en fonction du programme annoncé. On peut annoncer qu'on va étudier un tour, ou une combinaison de ochos arrière et le vrai progrès se passe ailleurs. En l'occurrence, je crois avoir enfin conquis la tenue du buste qui était pour moi très difficile, vue ma manière de me tenir ordinairement. On m'avait dit qu'il fallait "rentrer le ventre", puis quelqu'un d'autre a dit que "non", qu'il fallait "rester naturel au niveau du bassin" ; j'avais repéré que dans mon cas personnel, la tenue du dos passait par l'étirement de la nuque (que c'était comme pendre un tissu à un clou plutôt que de vouloir le faire tenir droit par le milieu!). Là, j'ai pu (me semble-t-il) achever mon processus d'étirement en me centrant sur le sternum. J'ai compris corporellement qu'il faut en toutes circonstances maintenir cet l'allongement du sternum vers le haut et l'ouverture des côtes qui offre aux deux partenaires l'axe infaillible dont ils ont besoin.

On me répondra que ce n'est pas une grande découverte, que tout professeur commence son enseignement par là, qu'il est étonnant que je n'aie pas compris plus tôt. Mais c'est justement le processus d'acquisition qui m'intéresse, le fait qu'on redécouvre à chaque fois soi-même ce qu'on vous a dit mille fois, qu'on pensait bien évidemment pratiquer, et qu'on pratiquait bien un peu mais pas assez. Et vraiment il ne va pas de soi de véritablement pratiquer cet étirement du sternum qu'on place devant son partenaire, de manière à recevoir l'information du danseur d'abord avec le haut du corps, tandis que le bas du corps suit avec un certain retard le mouvement du haut, en un mot de pratiquer la dissociation.

Cette expérience renouvelée de l'acquisition personnelle par rectifications à partir des injonctions verbales et de l'exemple (nécessaires mais non suffisants) proposés par les professeurs me fait prendre mes distances (pour une fois) avec ce que dit Melina Sedo sur le point suivant : pour Melina ( cf son blog Melina's Two Cents), les personnes qui ont mal appris le tango (parce qu'elles n'ont pas eu la chance de rencontrer dès le début les professeurs compétents) ont un handicap quasiment insurmontable puisqu'il leur faut défaire tout ce qu'elles ont appris pour recommencer à zéro, tandis que les personnes qui peuvent d'emblée apprendre les bons mouvements, les bonnes postures ont un avantage énorme par rapport aux précédentes et une marge de progrès beaucoup plus grande.

Bien sûr, tout le monde préfèrerait la deuxième situation et gagner du temps en ayant la chance d'apprendre dans de bonnes conditions. Mais il ne faut  cependant pas escamoter le fait que tout le monde, même avec de bons professeurs, doit travailler contre des habitudes corporelles, corriger des attitudes spontanées ; on ne commence pas vierge, dans un état de disponibilité totale aux bonnes positions requises par le tango de salon. Dans tous les cas, qu'il s'agisse de corriger ce que l'on a plus ou moins mal appris, ou de commencer en vrai débutant, il faut rectifier, corriger, remonter sa propre pente, ses attitudes inconscientes. Bachelard disait que la connaissance rigoureuse se construit toujours "contre" (les croyances immédiates, les interprétations spontanées) : en science, il n'y a pas de départ où l'on serait vraiment ignorant, innocent, vacant de toute idée préconçue. Il en est de même pour le corps : apprendre à bouger se construit aussi "contre" (les bizarreries de nos positions spontanées : des épaules trop hautes, ou une épaule plus haute que l'autre, une tête penchée, des pieds en dedans etc, etc, toutes choses qui n'ont rien à voir avec un enseignement bien ou mal fait, qui sont des obstacles inconscients) ; notre corps a une histoire comme notre esprit et apprendre de nouveaux mouvements ne se fait jamais à partir de zéro.

Je ne ferais donc pas la différence entre ceux qui ont eu de bons professeurs d'emblée et ceux qui seraient condamnés à rester des ploucs du tango parce qu'ils ont plus ou moins mal débuté : je ferais la différence entre ceux  à qui suffit de s'amuser en dansant et en rencontrant des copains et copines, et ceux qui, plus austères, tiennent à progresser en cherchant ce qui n'est pas au point dans leur gestuelle. Et pour ces derniers, le travail est sans fin, mais il est aussi source de plaisir : quel plaisir par exemple de s'apercevoir que le maintien du buste suffit quasiment à assurer l'écoute du partenaire : le bas suit sans qu'on ait besoin de le faire obéir ou de se demander où l'on met les pieds (mais en fait il faut bien aussi avoir travaillé beaucoup la pose des pieds!). Le plexus est le pilote. Du reste, le plus beau visuellement dans le tango, c'est cet accord parfait entre les partenaires au niveau des bustes qui respirent ensemble, se tiennent majestueusement (respectueusement, affectueusement) face à face dans toutes les configurations.

(Note rédigée par L. Ancet)

 

Gisela et Rodrigo :