Pour ceux qui apprécient l'enseignement de Melina et Detlef et qui ne peuvent pas lire le blog de Melina ( Melina's two cents) rédigé en anglais, voici, avec son accord, la traduction intégrale d'un article concernant l'appellation que Melina et Detlef donnent à leur tango : "Tango de Salon". En effet, cette expression peut en français prêter à confusion ; en France, dans les écoles de danse, on enseigne le tango dans les cours "toutes danses"   parmi les "danses de salon" ; or ce tango n'est pas celui dansé dans les milongas, et n'est pas celui de Detlef et Melina. On ne peut pas non plus parler de "tango de bal" sans confusion possible avec le tango "bal à papa". Il y a donc bien un point de vocabulaire à clarifier. Il faudrait peut-être parler de "tango argentin de bal", ou "tango argentin de société" pour le distinguer du tango de bal traditionnel français et le distinguer du Tango Milonguero dont Mélina indique les caractères dans son article.

Melina écrit dans son blog :

"L'éternelle question : tango de salon ou tango milonguero ?

Je reviens d'Italie. Je suis allée à Modène, Spinea et dans la Sérénissime Venise. De hauts lieux. Des milongas agréables où se pratique  l'abrazo chaleureux, des amis accueillants,  une cuisine délicieuse. L'Italie est sans aucun doute l'un des  pays que je préfère à chaque fois.

Il y a eu juste un petit détail qui m'a embêtée. C'est à propos des étiquettes.

Nous avions voyagé par avion et été accueillis par le propriétaire d'un club de tango qui allait nous recevoir pour quelques cours et une démonstration. Il ne nous connaissait pas très bien ; notre venue avait été organisée par l'un des professeurs locaux. Pendant le trajet, nous avons échangé quelques mots banals et une fois de plus, ce fut la remarque inévitable : alors vous dansez  le "Tango Milonguero"?

Nous  : Nous dansons le Tango de Salon.

Lui : Mais le Tango de Salon se danse plus ouvert avec de grands pas. Vous dansez fermé avec des mouvements simples, non ?

Nous : Hum, oui... pas nécessairement. Et nous...

Lui : Alors vous dansez milonguero.

Nous : Non... mais... oui, OK.

Etant donnés la pauvreté de notre Italien, son anglais plutôt sommaire, et notre niveau de fatigue, nous avons renoncé. Mais voici ce que j'aurais voulu expliquer :

Quand j'ai recommencé à danser le tango en 2000, j'ai appris qu'il y a fondamentalement trois sortes de tango :

1. Le tango  spectacle tel qu'il est dansé sur scène, et parfois, de manière non pertinente, en milonga ; il est dansé par des "bailarines" (de vrais danseurs), des gens qui ont  généralement  une formation classique, et  par ceux qui se veulent artistes interprètes.

2. Le Tango de Salon, tel qu'il est dansé dans les milongas de Buenos-Aires et partout dans le monde dans les bals. Il est dansé par les Milongueros et les Milongueras -les gens qui se rendent régulièrement dans les milongas.

3. Le Tango Nuevo, qui a été inventé récemment avec l'ambition d'être une méthode d'analyse des mouvements et d'invention de nouveaux mouvements. Il est pratiqué par les danseurs de bal comme par les artistes de démonstration.

(Ainsi, à l'origine, ces trois termes ne désignent pas des styles spécifiques. Ils sont des termes génériques qui  font référence à différentes approches du tango et différents contextes dans lesquels le tango est dansé. )

Par chance, notre professeur local avait de solides liens avec les Milongas de Buenos-Aires et invitait toutes sortes de Milongueros pour pratiquer le tango de société. Et tous dansaient leur interprétation personnelle du Tango de Salon, celui-ci permettant toutes sortes d'abrazos, depuis l'abrazo très fermé jusqu'à celui qui est à moitié ouvert en forme de V. Certains d'entre eux exécutaient des mouvements complexes avec de véritables pivots et même des ganchos, d'autres ne faisaient que marcher sur la musique. Certains analysaient, d'autres montraient des pas. Certains faisaient même des démonstrations chorégraphiées. Tete dansait le Tango de Salon, El Indio ou Hernan Obispo aussi. Ils nous parlaient de tango Orillero, de tango du Centre, de tango liso, de tango apilado, de tango Villa Urquiza, de tango Milonguero... des sous-catégories du Tango de Salon qui ont  en commun  le fait qu'on se déplace sur une piste de bal avec d'autres couples, en enlaçant son partenaire et en écoutant la musique, le fait qu'on pratique une danse de société.

Ainsi, quand Detlef et moi avons commencé à enseigner, notre objectif n'était pas de promouvoir un style spécifique, mais le tango de société, autrement dit le Tango de Salon. Nous avons décidé que ce serait notre formule de ralliement, notre slogan. Et cela marchait très bien. Jusqu'à ce que nous allions travailler plus loin et que nous rencontrions des problèmes de label.

En France, le Tango de Salon était le tango de bal -le Tango des danses de salon. Pas de chance. Donc nous avons eu à expliquer notre usage du mot. Et ce fut déjà assez difficile.

Et quand nous avons commencé à étendre nos voyages vers d'autres pays et régions, nous avons rencontré un nouveau problème : Susanna Miller, qui alla travailler aux USA et en Europe dans les années 90, s'aperçut que le style prédominant y était un hybride du tango de société et du tango de scène  malheureusement appelé Tango de Salon. C'était le résultat  de nombreuses années de formation par des danseurs de scène, un tango très différent du tango de société pratiqué à Buenos-Aires. Et bien qu'elle eût annoncé dans le "Tangauta" (1) qu'elle enseignait le "Tango de Salon", elle dut alors distinguer son style "authentique" du tango hybride. C'est pourquoi elle l'appela "Tango Milonguero". Elle se centra sur un ensemble limité de mouvements très simples avec de petits pas, adaptés à un bal où il y a beaucoup de monde et adaptés à l'abrazo fermé. Madame Miller enseigna (comme tout professeur) sa technique et son style personnels, demandant à la femme de se pencher légèrement vers l'homme, ne permettant pas les pivots ni une dissociation plus importante. Tout cela est très bien et a amené un tas de gens au tango pour les milongueros, au Tango de Salon.

Notre problème est le suivant : le sous-style de Madame Miller "Tango Milonguero" devient synonyme de "Tango de Société avec abrazo fermé". Ce label s'est fixé notamment aux USA, en Italie, aux Pays-Bas et dans d'autres pays, là où elle ou ses élèves ont enseigné le plus souvent. De nos jours, toute personne qui danse le tango avec abrazo fermé et des mouvements relativement simples danse le "Tango Milonguero". Ainsi, comme un tas de gens, nous dansons "Tango Milonguero"...

Eh bien non, non, non!

Nous avons eu une leçon avec Madame Miller, qui n'a pas influencé notre danse. Nous voulons garder chacun notre axe. Nous faisons de vrais pivots quand nous les sentons. La grandeur de nos pas dépend de la musique, de l'humeur et de la place disponible. Nous décomposons le sacro-sain Ocho Cortado  et quiconque prend une leçon avec nous s'apercevra que nous avons adopté une méthode d'analyse, de déconstruction, et de communication, plutôt "nuevo". D'accord, nous ne faisons pas de ganchos, de voleos, ou autre truc tape-à-l'oeil. Plus nous enseignons, plus nous nous centrons sur les bases du tango, la marche, la musique, l'abrazo. Nous dansons simple. Mais nous ne dansons pas le "Tango Milonguero" de Madame Miller.

Et entre temps, se mit en place un nouveau processus contrariant de labellisation.

Les Championnats Mondiaux à Buenos-Aires avaient attiré l'attention sur un autre sous-style de Tango de Salon. Des professeurs comme Jorge Dispari, ou Rosa et Carlos Perez, et leurs nombreux adeptes, sont représentatifs d' un Tango qui se centre sur l'élégance, un ensemble de pas bien défini avec une musicalité précise, et dont les tours se font en abrazo semi ouvert. Après un étonnant processus de standardisation, le "style Villa Urquiza"  maintenant proclame qu'il est le seul et unique Tango de Salon. A nouveau pars pro toto (la partie pour le tout).

Nous avons pris une leçon avec le professeur du style "Villa Urquiza", qui ne veut pas être nommé. De son point de vue aussi, nous dansions" Tango Milonguero". Il nous a dit que nous danserions "Tango de Salon" si nous dansions comme lui. Mais malheureusement, nous ne sommes pas d'accord avec la majorité de ses principes techniques ou philosophiques. Nous ne voulons pas conduire avec les bras, nous ne voulons pas ouvrir l'abrazo pour les tours, et nous ne voulons pas que la femme ressemble à une déesse. Nous voulons qu'elle se sente comme au paradis.

Résumons donc : Beaucoup de milongueros à la manière Miller et de danseurs de salon "Villa Urquiza" étiquettent notre danse "Style Milonguero". Certains jugeront que notre pédagogie fait de nous plutôt des "nuevo". Très bien. Appelez-nous comme vous voulez. Pourquoi pas le label "Style D & M" ?

Nous dansons toujours "le tango de salon". Le tango de société. "

 

(traduction : L. Ancet)

 

(1) Célèbre magazine de Buenos-Aires

 

Pour regarder les vidéos de Mélina et Detlef