Le tango est depuis ses origines une danse d'improvisation ; une danse de bal ; mais il y a aussi les shows réglés au millimètre, où il semble que les danseurs puissent exécuter des mouvements plus accomplis, des chorégraphies plus intéressantes par rapport à la musique ; pourtant rien à nos yeux d'aficionados ne vaut le moment où ces danseurs  virtuoses nous offrent une démonstration vraiment improvisée. C'est pourquoi, il vaut la peine de réfléchir sur ce qui caractérise l'improvisation, sur ce qui la rend possible, sur ce qui la rend plus émouvante que la chorégraphie dessinée d'avance.

L'improvisation vue négativement c'est ce qu'on fait quand on est pris au dépourvu et qu'on cherche à  "sauver les meubles" ; on peut lui faire le reproche d'avoir été insuffisamment préparée, pensée, de répondre tant bien que mal  à une situation qui a surpris, déconcerté. Il n'en faut pas beaucoup à un danseur débutant pour se trouver en pareille situation : une musique qui le déroute (au sens propre du terme), le manque de place, l'impossibilité de terminer la "figure" qu'il s'était programmée parce que le danseur qui le précède n'avance pas.  Le danseur inexpérimenté propose alors un bricolage maladroit, que la danseuse peine à suivre.

L'improvisation du danseur de bal peut encore n'être qu'une suite de ses propres lieux communs, la mise bout à bout de séries de pas mécaniquement répétées. Certes, il enchaîne spontanément celui-ci ou celui-là de ses savoirs plus ou moins récemment acquis et n'exécute pas une chorégraphie programmée sur une musique particulière. Mais il n'a pas la capacité de bien écouter la musique et de l'accompagner avec précision, il ne peut pas non plus réagir aux hasards des sollicitations du bal : il y a quelque chose de rigide dans sa gestuelle stéréotypée même si elle n'obéit pas à un plan, et il fera subir aux autres couples sa rigidité.

L'improvisation réussie est à l'opposé des deux types de situation que nous venons d'évoquer ; pour pouvoir bien improviser, il faut avoir des compétences construites par beaucoup de travail, beaucoup d'exercices, beaucoup de répétition ; et il faut aussi être capable d'en quelque sorte oublier ce qu'on sait  pour être disponible pour le présent. Improviser, cela exige donc beaucoup de travail préalable et de la souplesse d'adaptation à l'imprévu. Des exercices académiques, de la maîtrise technique d'une part, et de la disponibilité, de la spontanéité de l'autre.

Peut-on enseigner l'improvisation? Peut-on s'y préparer ou s'agit-il à chaque fois d'un grand saut risqué dans l'inconnu? Pour quatre minutes d'improvisation, le pianiste travaille toute sa vie. Il travaille la virtuosité de ses doigts, sa connaissance de la musique.  Il sait le rôle immense des stéréotypes dans l'improvisation, comment on y joue avec les lieux communs. Il y a aussi des "trucs" qui permettent d'aborder l'improvisation sans être la proie d'une inquiétude paralysante : par exemple, on apprend qu'il n'y a pas d'erreur dans une improvisation musicale, pas de fausse note, parce qu'il n'y a pas d'oeuvre préexistante qu'il faille respecter dans ses détails, reproduire : ce qui pourrait apparaître comme une fausse note, un accident,  par rapport à ce qui précède,  est toujours rattrapable, récupérable, si on lui donne des échos, si on l'intègre dans le tissu ultérieur des notes, si on le traite comme le départ d'autre chose. De même dans la danse, on se prépare par beaucoup de travail, l'utilisation de savoirs, et on peut jouer avec l'accident ; un croisé fruit d'une erreur d'interprétation peut se résoudre dans une fioriture de la femme ou bien l'homme construit une autre combinaison de pas que celle qu'il avait engagée.

L'improvisation suppose donc la même rigueur, le même travail acharné que la chorégraphie ; on n'improvise bien que sur une musique que l'on connaît intimement ; l'improvisation réussie est à l'opposé du bâclé, du négligé.  Et en même temps, elle apporte à son auteur et à sa partenaire le charme de l'imprévu, le plaisir d'être en quelque sorte à la fois en sécurité et dans le non mécanique, le non prévisible. Confort et charme de la surprise sont possibles en même temps parce que ce sont les corps qui en savent plus que la vie consciente. Le projet conscient du danseur ne lui permettrait  pas de réagir suffisamment rapidement à la musique ; la danseuse ne pourrait pas non plus lui répondre suffisamment vite. La discipline des corps leur permet de mobiliser les bonnes ressources au bon moment, et d'en éprouver du plaisir.

Revenons à notre remarque initiale :  on trouve plus de charme à l'improvisation de danseurs professionnels qu'à leur chorégraphie ; c'est que le danger de la chorégraphie est de verser dans trop de virtuosité, trop de savoir, parce qu'on s'expose au risque de la surenchère (pourquoi pas encore plus de virtuosité?). Il y a une attente à laquelle les danseurs risquent de vouloir répondre : celle de l'exploit sportif (1) ; peut-être parce qu'il leur faut compenser le fait qu'ils savent d'avance ce qu'ils ont à faire par une prise de risque ;  prise de risque qu'on ne demande pas autant à l'improvisateur qui est lui déjà dans le risque de l'invention sur le moment.  Mais peut-être les frontières entre une chorégraphie réussie et une improvisation réussie sont-elles plus floues qu'il n'y paraît.  La chorégraphie, certes, est connue d'avance ; mais elle ne sera vraiment belle que si elle est exécutée comme une improvisation, sinon elle aura quelque chose de mécanique ; de grands danseurs l'exécuteront au présent, dans l'écoute de la musique et de leur partenaire, comme Gavito et Marcela Duran dansant "à Evaristo Gariega". En fin de compte, improvisation et oeuvre ne sont pas antinomiques : tous les artistes, dans des formes d'art différentes, diront qu'il faut travailler sans relâche et, au moment de la création, se risquer dans l'inconnu.

(note rédigée par L.Ancet)

 

(1) Il est usuel que le public manifeste pendant une démonstration son admiration pour tel ou tel "moment" jugé particulièrement réussi ; c'est chaleureux et convivial ; mais le risque n'est-il pas de mettre les danseurs en état de vouloir épater leur public au lieu de rester concentrés sur l'osmose avec la musique ? Il ne viendrait pas à l'idée d'un public mélomane de perturber par des applaudissements ou des "oh!" et des "ah!" l'écoute d'un musicien ou d'un orchestre, quelle que soit la virtuosité exigée par tel ou tel moment musical.... Encore que... cela ne vaut que pour la musique savante,  pas pour les musiques d'improvisation comme le jazz ou des musiques populaires, où là aussi le public manifeste avec ardeur ses émotions. 

 

 Pour accompagner cette réflexion sur l'improvisation, les magnifiques Géraldine Rojas et Xavier Rodrigo :