Il arrive que l'on ait des rapports difficiles avec quelqu'un quand il faut passer par le langage verbal, et qu'on ne s'imagine pas pouvoir être proche ; il se peut que la faute en soit  la distance entre les "cultures", au sens large, de l'un et l'autre ( on n'a pas les mêmes valeurs, les mêmes idées politiques, les mêmes jugements sur la société ; le rapport au travail, à l'argent, peuvent séparer, rendre même des personnes plutôt antipathiques l'une à l'autre). Et la belle surprise est qu'il se peut, dès lors que l'on a choisi et accepté de danser ensemble, que la communication corporelle fonctionne très agréablement.

La conséquence en est les liens étranges qui se tissent entre les différents membres des associations de tango, au moins entre hommes et femmes, mais  peut-être aussi entre femmes, quand elles dansent ensemble faute de partenaires masculins (à la différence des débuts de l'histoire du tango, où on  le dansait entre hommes, les partenaires féminines manquant). Dans les associations de tango comme dans les autres groupes, bien sûr, les rapports peuvent être conflictuels, ou ambivalents ; comme partout, il y a des rivalités, des jalousies, des rapports d'estime ou le contraire, pour les raisons les plus variées ; il y a ceux qui s'alignent sur le chef et ceux qui lui reprochent de se prendre pour le chef ; souvent les dissensions au sein du groupe sont atténuées par la rivalité (quant au territoire, aux types d'activités, aux styles pratiqués) avec un autre clan, etc. Rien que de très banal, hélas ; même quand il ne s'agit que d'une activité de loisir sans enjeux vitaux. Néanmoins, les relations sont ici malgré tout très particulières : les hommes, dans une association de tango, ont, un jour au l'autre, dansé avec toutes les femmes ; ils ont cherché et trouvé  parfois avec certaines des minutes d'accord, de partage exceptionnels, enlacés dans la musique. La manière de s'enlacer est réglée, strictement codifiée. Elle n'en reste pas moins parfaitement singulière au point que changer de cavalière ou de cavalier, c'est changer de monde.

De même dans la cure analytique où le cadre est le même d'un patient à l'autre, la théorie à l'appui aussi, mais où la relation analyste/patient s'avère parfaitement unique. Pourquoi comparer une relation qui ne passe que par le corps (la conversation est interdite pendant la danse) avec la situation analytique où c'est exactement le contraire (le contact physique est interdit)? Dans la cure, le contact physique est minimum : usuellement une poignée de mains au début et à la fin de la séance, poignée de mains qui sert de transition entre la vie ordinaire et la séance ; dans la pratique du tango, à l'opposé, la transition entre relations ordinaires et séquence dansée se fait par les quelques mots qu'on peut  échanger au début et à la fin de la tanda. Dans les deux cas, il y a un cadre qui ménage une relation d'intimité  entre étrangers, entre personnes qui peuvent ne rien partager de la vie ordinaire, qui peuvent n'être rien l'un pour l'autre dans  la vie de tous les jours ; les relations amicales ne sont pas exclues entre personnes qui dansent le tango, mais l'intimité pendant la danse n'est pas due à ces relations extérieures à elle. Comme si les  contraintes fortes dans les deux cas étaient condition de possibilité de cette intimité.

L'intimité dans la cure repose sur la fonction de l'analyste qui est à l'écoute de son patient : la première expérience du patient dans la cure  est d'être écouté avec soin, ce qui n'arrive pas si souvent dans la vie où l'on se sent plutôt  utilisé comme réceptacle des doléances d'autrui. Etant donnée la qualité de cette écoute professionnelle, la neutralité bienveillante du praticien, le travail sur lui-même de l'analyste afin de ne pas projeter sur son patient ses préoccupations personnelles, le patient se sent compris, soutenu dans son propre effort pour se comprendre lui-même, et même si la cure analytique n'est pas un long fleuve tranquille, la relation patient/thérapeute est une authentique relation humaine . Dans le tango, il y a aussi dissymétrie :  l'homme a l'initiative des mouvements, la femme doit commencer par écouter ses propositions ; elle ne peut pas décider de la manière dont la musique sera accompagnée. L'intimité repose sur la clarté des propositions masculines et sur leur acceptation par la femme. Dans  les deux cas, celui de l'analyse et celui du tango, l'un (l'une) accompagne l'autre, fait l'effort de renoncer d'avance à avoir des initiatives personnelles, pour suivre l'autre. Ce qui ne dispense pas de compétences, au contraire.  De même que l'analyste travaille à la conscience de son propre mode de fonctionnement, le rôle féminin dans le tango exige une vigilance quant à sa propre tenue (tenue de l'axe, pas de mouvements déséquilibrants, mouvements enveloppants autour du danseur (dissociation), pas de fioritures gênantes, des croisés et pauses de pieds sans heurts...: on pourrait s'amuser à repérer des équivalences dans l'attitude du thérapeute qui doit être maître de lui-même,  ne rien dire qui puisse rendre malade son patient, le soutenir, ne pas l'encombrer par des remarques qui n'auraient d'intérêt que pour son ego à lui... ).

Il semble que la condition de l'intimité entre étrangers soit l'existence d'un cadre précis, des limites d'un code : la possibilité de s'abandonner à l'autre, sans réserve dans les meilleurs moments, repose sur ces limites ; du coup c'est comme si au moment où commence la tanda (ou au moment où commence la séance analytique) on faisait un saut hors du quotidien ; avant d'y retourner à la fin. Il ne servirait à rien de s'imaginer que parce que l'on a vécu un beau moment d'accord cela puisse concerner la vie en dehors de la danse ou de la séance : Frédérique Béhar qui s'occupe de la "casa del tango" près des Buttes Chaumont le disait il y a quelques années dans un reportage télévisuel sur le tango ("j'ai cru au début qu'une belle entente pouvait valoir pour des liens dans la vie ; mais c'était une erreur ; cela valait pour les trois minutes de danse de couple"... et c'était déjà beaucoup). Les limites temporelles (une tanda dure une dizaine de minutes, une séance de trente à quarante cinq minutes), les interdits quant au comportement (ne pas parler, ne faire que parler), sont le support de la confiance réciproque, de l'abandon sans lequel on ne partage rien. Il faut dire que dans l'un et l'autre cas, on offre à quelqu'un d'autre ce que l'on a de plus précieux, la verbalisation de ses émotions et de ses rêves dans l'analyse, la présence de son corps dans le tango.

(note rédigée par L.Ancet)