Quels rapports entre le tango et le champ politique?

Préliminaires historiques.

Le tango a maintenant une très longue histoire, puisqu'il est né vers 1870 dans les faubourgs de Buenos-Aires et Montevideo. Il est donc difficile de faire le tour de ses rapports avec les pouvoirs en place. Nous avons tous entendu parler d'étranges liens entre dictature et tango. Juan et Eva Peron (admirateurs de Mussolini) aimaient le tango ; ils ont usé de ses inspirations populaires pour servir leur politique et lui faire courir le risque de devenir art officiel entre 1946 et 1955 (années de l'âge d'or du tango). Hitler appréciait  Tango Plegaria (tango prière) que son auteur Eduardo Bianco lui joua avec son orchestre à Berlin et qui y fut enregistré en 1939 ; les SS contraignaient les violonistes juifs à le jouer pendant les exécutions avant d'être eux-mêmes exécutés, après tous les autres.(1) Il est plus que pénible d'en être averti. Le problème de savoir si, parce qu'un dictateur aime une musique, celle-ci est suspecte de relever d'une esthétique douteuse est un difficile problème. La musique du tango fait marcher ; elle peut scander la marche et les coups de matraque ; elle donne de l'emprise à ceux qui s'en servent. Les paroles de tango n'invitent pas à la rébellion ; paroles de souffrance, elles se contentent d'exprimer la perte, la douleur, le désespoir. Mais quelle perversion inouïe que de faire entendre aux suppliciés la poignante mise en musique de la souffrance qu'ils éprouvent  et qu'on leur inflige par décision arbitraire. Pascal Quignard écrit qu'on peut, même quand on est parmi ceux qui l'ont le plus aimée, haïr la musique quand on en connaît pareil usage. (Nous ne pourrons plus jamais danser "tango plegaria" sans malaise, si cette musique nous est proposée dans une milonga.)

Mais si le tango a été utilisé au service du pouvoir et de la destruction, il n'en a pas moins d'abord et surtout été moyen d' expression des plus déshérités. Considérée par les classes favorisées  comme une musique de  "dépravés", "vulgaire", elle dit  la nostalgie des immigrants italiens, espagnols, allemands, français, juifs entassés dans les conventillos, qui avaient eu l'illusion d'une vie meilleure en Amérique, la souffrance de la population locale miséreuse, anciens gauchos, descendants des esclaves  noirs, mulâtres, créoles ; mélange de habanera, tango gitan, candombé, polka, folklore tzigane, yiddish, canzione italienne, musique des payadores, c'est vraiment la musique, la poésie, la danse inventées par les couches de la société les plus misérables. Et si le péronisme s'en est servi, parce qu'il se voulait populiste, la dictature de droite qui a détrôné Peron l'a interdit, a failli réussir à le faire disparaître. Après le coup d'état de 1955, les artistes s'exilent, les adolescents n'ont pas le droit d'entrer dans les bals tango (et paradoxalement un régime répressif de droite, parce qu'il voulait étouffer cette musique du peuple, encourageait chez la jeunesse la pratique du rock'n roll) . De 1955 à 1983, il était impossible d'apprendre à danser le tango sauf à connaître des lieux underground.

Toute l'histoire du tango est une histoire compliquée, contradictoire ;  inventé par les couches sociales les plus défavorisées, d'abord pratiqué dans les lieux les plus sordides, objet de scandale, vu comme obscène, il a plus tard été adopté par l'élite, par l'intermédiaire des jeunes gens de classes aisées venus s'encanailler dans les lieux douteux ; d'abord danse populaire locale, il fut exporté à Paris, avant qu'une véritable  tangomania  n'envahisse toute l'Europe vers 1910, preuve que la culture ne descend pas toujours  de l'élite vers le peuple , les couches inférieures imitant les goûts des classes supérieures ; au contraire, les grandes musiques métisses que sont le tango, le blues, naissent chez les déshérités.

Mais aujourd'hui, alors que le tango vit une deuxième vague d'engouement mondial  depuis les années 90 ? Aujourd'hui tandis qu' il se pratique dans le monde entier, en Amérique du Nord et du Sud, partout en Europe, au Maghreb, au Japon, en Russie, en Australie, avec des professeurs qui en peaufinent la pédagogie et qui en font une activité à la portée de tous, maintenant qu'il est universalisé et démocratisé, quel  enjeu politique peut-il bien avoir?

Plaidoyer pour l'éducation à la vie civique par le tango, ou la milonga comme espace politique idéal.

C'est une remarque de Gisela Passi et Rodrigo Rufino qui nous permet d'ouvrir une piste : ce beau couple de danseurs a été récemment invité en Chine et a constaté qu'en Chine, le tango est actuellement assez incompréhensible ; les Chinois pratiquent des danses de groupes immenses, font tous ensemble le même geste au même moment ; ils ne connaissent pas la danse de couple, comme les Japonais il y a trente ans ( aujourd'hui c'est un couple de Japonais qui est champion du monde de tango). Ils ne comprennent pas qu'on puisse danser à deux et improviser.(2)

Ainsi le tango est une danse extraordinaire si l'on y réfléchit :
1) Il rend possible le contact le plus étroit et le plus constant dans le couple ; il exige une attention de tous les instants à l'autre dans le couple ; il rend possible une intimité parfaite : on partage pendant quelques minutes l'écoute d'une musique prenante. La femme doit écouter l'homme et l'homme doit écouter la femme. C'est véritablement une éducation à la vie de couple où chacun a son rôle, ne saurait prendre la place de l'autre, ne saurait pas le faire, où chacun a sa personnalité, et où les deux doivent s'accorder à tout instant. C'est vraiment la différence maintenue entre les partenaires et leur accord parfaitement réussi.
2) Il est une danse d'improvisation ; liberté est laissée à chaque couple d'accompagner la musique à sa façon. Pas de séquence toute prête, encore moins de chorégraphie.
3) Il  est  une danse sociale : le tango se danse à plusieurs ; chaque couple danse certes à sa manière, interprète à sa manière la musique, mais il doit respecter les autres couples, ne jamais les toucher, les contrarier dans leur évolution sur la piste : on ne dépasse pas, on ne change pas de trajectoire, on suit le couple derrière lequel on a commencé la tanda.

Ces trois caractéristiques en font une pratique exemplaire de la vie commune : on a droit à l'improvisation, à la fantaisie individuelle ; on a droit à l'intimité privée avec son partenaire ; et on a sa place dans le groupe, on a l'avantage de partager avec tout un groupe son goût pour cette musique. En somme il n'y aurait pas mieux pour faire pratiquer l'éducation civique dont on parle comme d'une nécessité dans les collèges et lycées ; le tango pourrait être enseigné comme l'art de s'exprimer individuellement dans la musique, comme l'art de respecter son ou sa partenaire, enfin comme l'art de vivre en société.

Il faut ajouter que, bien sûr, rien de tout cela ne va de soi et qu'on peut être souvent déçu par la réalité quand on a de telles représentations idéales : il est très difficile d'improviser (on a tendance à se réfugier dans des séquences mécaniques, des répétitions habituées, et il faut constamment se contraindre à défaire ces suites de pas, ces rythmes tout prêts). Il est très difficile d'apprendre à guider la danseuse sans la contraindre, d' être clair et doux ; il est difficile aussi pour la danseuse d'être disponible et réactive. Il est aussi très difficile d'accepter de s'adapter aux contraintes du bal quand on aurait envie de se débarrasser par exemple d'un couple qui devant soi va trop lentement. Mais l'éducation à la créativité, à l'intimité et au respect des autres ne peut pas être facile.
Cependant cela a quelque chose de réconfortant de penser qu'une activité de loisir issue d'une histoire aussi riche que celle du tango puisse avoir ces trois dimensions. C'est une activité qui ne peut pas plaire aujourd'hui à la dictature puisqu' elle exalte le plaisir de l'intimité et sollicite la liberté d'expression. Elle est tout autant le refus de l'individualisme sans limites où l'individu ne pense qu'à soi et néantise les autres. Il est rare, nous semble-il, de pouvoir développer dans une même activité art d'être singulier, art d'être deux, art d'être plusieurs. 

 

P.S. Il faudrait regarder de plus près les influences de la politique sur le style même du tango : les shows chorégraphiés qui ont été exportés d'Argentine dans la deuxième moitié du 20 ème siècle sont la conséquence de la suspicion dans laquelle était tenue la pratique du bal ; les milongas étaient interdites aux jeunes et des artistes ont vu le parti qu'ils pouvaient tirer à l'étranger de l'exacerbation exhibitionniste de la gestuelle du tango. Ces shows n'existaient pas à l'âge d'or du tango où sa pratique en bal était quotidienne. Revenir aujourd'hui au tango de l'âge d'or c'est revenir à sa pratique ordinaire, et se protéger du ridicule qu'il y a à singer des danseurs professionnels capables de performances physiques hors du commun.

(1) Le premier poème publié sous le nom de Paul Celan en 1947, à Bucarest et en roumain avant de l'être en allemand, s'appelle "Tangoul Mortii", "Tango de Mort",  et témoigne de cette histoire sinistre avec un éclat et une beauté terribles.

Lait noir de l'aube nous le buvons le soir
nous le buvons midi et matin nous le buvons la nuit
nous buvons nous buvons
nous creusons une tombe dans le ciel on n'y est pas couché à l'étroit
Un homme habite la maison il joue avec les serpents il écrit
il écrit quand vient le sombre crépuscule en Allemagne te cheveux d'or Margarete
il écrit cela et va à sa porte et les étoiles tressaillent il siffle ses dogues
il siffle pour appeler ses Juifs et fait creuser une tombe dans la terre
il ordonne jouez et qu'on y danse...

chez Christian Bourgois, Paul Celan Pavot et Mémoire, traduit de l'allemand par  Valérie Briet.

(2) Il m'a été objecté qu'on danse le tango en Chine : au moins à Shanghaï, on peut voir des couples d'aficionados qui dansent sur les places publiques. Les Chinois, m'a-t-on fait remarquer, s'intéressent à tout, y compris au tango! Voir le site "tangogo", site d'une école de danse de tango à Shangaï.

 

(article rédigé par L.Ancet)