par Jacques Ancet


    Emma Milan est née à Annecy. A l’issue de solides études supérieures et de quelques années d’enseignement, quel mystérieux  signe du destin la pousse un jour à abandonner son métier de professeur d’espagnol pour se lancer dans l’aventure moins confortable mais tellement plus fascinante de chanteuse de tango ? Le sait-elle elle-même ? Car il ne suffit pas de bien connaître l’espagnol et d’aimer la musique du tango pour faire le pas. Il y faut un appel plus profond, celui d’une nécessité intérieure que vous ignorez, que vous voulez connaître, et qui vous pousse à engager votre vie, à courir le risque de la perdre afin de la gagner.
Après avoir étudié le chant avec Haydé Alba, Emma rencontre Rudy et Nini Flores, deux musiciens, venus du lointain Nord Est de l’Argentine, cette région où coule le Paraná près de la frontière brésilienne. Fils d’un bandonéoniste réputé, spécialistes du « Chamame », musique des campagnes du Nord, ces deux virtuoses de la guitare et du bandonéon vont l’accompagner régulièrement, et c’est avec eux qu’elle gravera son premier CD, en 1997, « Serenata porteña », qui fut pour moi une révélation.
 Dans le domaine du tango chanté, les bonnes –– les grandes –– chanteuses ne manquent pas. Chez aucune de celles que j’ai pu écouter, pourtant, je n’ai trouvé ce qui fait la singularité de l’art d’Emma Milan : ce chant où sensibilité et pudeur n’excluent ni la force de conviction ni la passion et où se rencontrent et s’harmonisent des qualités aussi antagonistes que le pathos déchirant (proche parfois de la grandiloquence) d’une certaine culture argentine et la retenue, les demi-teintes de la culture française. Et c’est la voix d’Emma Milan, légère mais intense, capable des graves les plus  rauques et des aigus les plus mélodieux qui est le creuset de cette improbable alchimie, dont son répertoire est également l’une des composantes essentielles.
 Car ce que chante avec prédilection Emma, ce sont les poètes du tango, les grands paroliers des années 40. Dans son premier disque, un choix rigoureux, nous présente quelques unes des grandes voix de cette époque comme Enrique Santos Discépolo, Homero Manzi, Homero Expósito, ou Alfredo Lepera. Certains couplets nous poursuivent encore de leur nostalgie poignante :

Petit’ rue, petit’ rue
si  lointaine , si loin,
nous allions la main dans la main
sous le ciel de l’été, perdus,
rêvant en vain.
Une porte... un falot...
— comme dans un tango —
et tous deux perdus main dans la main,
sous ce ciel de l’été lointain,
qui n’est plus…

(Homero Expósito)


 Emma, depuis, a approfondi ses choix puisque son second CD, justement intitulé « A mis dos Homeros, poetas del tango » couronné, en 2002, par le Prix de l’Académie Charles Cros, est un hommage rendu à ces deux grands « Homeros » que sont Homero Manzi et Homero Expósito » :

Sur le sentier tu arrivais

un tablier, des tresses brunes,
avec tes yeux noirs qui brillaient,
une clarté de pleine lune...

        (Homero Manzi)

 

Certains d’entre nous, qui ne la connaissaient pas, ont pu la découvrir à l’occasion de plusieurs passages dans la région, soit dans des récitals tout de finesse et de retenue au Conservatoire de Musique d’Annecy soit à l’occasion de diverses milongas, dans des prestations plus vigoureuses, qui ont permis d’apprécier la variété de ses registres et sa capacité à s’adapter à des publics et à des lieux différents sans perdre ce qui fait sa singularité et son authenticité. Qualités évidemment partagées par les frères Flores, ses accompagnateurs, qui prouvent, s’il en était besoin, que le tango (et avec lui la valse créole et la milonga) sont  parmi les quatre ou cinq grandes musiques populaires d’Occident.

Sur le site "la caminata"  : lien avec Mondomix pour entendre quelques extraits des interprétations d'Emma.