Le célèbre tango "el Choclo" (1) a été chanté selon plusieurs versions

 

 

Traduction des dernières paroles écrites en 1947 par Discépolo, les plus intéressantes, évocatrices de tout l'univers du tango

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Avec ce tango qu’est gouailleur, gouape et crâneur

les ambitions de mon faubourg ont pris des ailes.

Avec ce tango fut le tango, et sa clameur

est montée du quartier sordide jusqu’au ciel.

Charme troublant d’un amour qui se fit cadence,

s’ouvrit sa voie sans autre loi que l’espérance,

mêlant rage et absence et la foi, la douleur,

pleurant dans l’innocenc’ d’un rythme rigoleur.

 

*

 

 

Dans le miracle de tes notes et leurs promesses

sont nées sans y penser les nanas, les gonzesses,

lune des flaques, déhanchement, caresses

et un désir brutal dans la façon d’aimer.

Si je t’évoque ô tango bien aimé

je sens trembler une guinguette sous mes pieds

et j’entends ronchonner tout mon passé.

 

 

A présent que ma mèr’ s’en est allée

je la sens qui vient à pas de loup m’embrasser

lorsque ton chant s’élève au son du bandonéon.

*

 

Caracanfunfa(1) a pris la mer sous ta bannière,

dans un Pernod mêlé Paris à Buenos-Aires,

tu t’es fait parrain du tombeur, de la putain,

marraine même de la môme et du rupin.

Par toi flambeuse, frime, clodo, taule et dèche,

se firent un nom en devenant ton aventure,

messe de jupes, kérosèn’, couteaux, blessures,

brûlant dans les taudis et brûlant dans mon cœur.

 

 

 

1) el choclo = l'épi de maïs

2) Caracanfunfa = le nom d'un personnage de fantaisie inventé par Discepolo

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Paroles : Enrique Santos Discépolo (lire ces paroles sur le site "la caminata")

Musique : Ángel Villoldo

traduction Jacques Ancet

 

 

 

 

 

 Un petit exposé sur l'histoire des paroles de El Choclo, présenté par J.A. à l'atelier "tango" de  la MJC des Romains à Annecy le 20 janvier 2010.

 

 

 

      El Choclo (« L’épi de maïs ») est le tango le plus célèbre après La Cumparsita. La musique fut composée par Angel Villoldo (l’auteur de « El porteñito ») autour de 1898 et  jouée pour la première fois en 1903, avant que l’auteur ne lui ajoute des paroles en 1905. Paroles très sages qui parlent du maïs dont on agrémente le pot au feu : « Il y a des épis de maïs / dont les grains sont de l’or / et c’est ceux que j’adore/ d’une tendre passion ».  Ces paroles sages voilent une autre réalité : « El Choclo » était le surnom d’un petit truand ainsi nommé  à cause de ses cheveux blonds et les connotations sexuelles associées à  l'épi de maïs inspiraient des paroles  licencieuses qui circulaient dans les bordels de Buenos Aires (elles sont devenues introuvables).

 Ce compadrito, el Choclo, est à l’origine d'autres paroles composées plus tard par le chanteur Carlos Marambio Catán dans les années 30, que chantait Angel Vargas : « On me donnait le nom pour l’heure / de choclo le bon copain / j’ai taillé dans tous les coins / sûr de moi et bagarreur». Mais c’est alors le règne du tango sentimental, et dans cette version, air du temps oblige, ce dur de dur, fou d’amour et de jalousie, tue la femme qu’il aime et pleure sur son passé perdu : « Mais une jolie fille /empoisonna ma vie / seul je pleure aujourd’hui / douleur et tragédie. »

Ce n’est qu’en 1947 que le grand poète et parolier Enrique Discépolo donne à ce tango ses paroles définitives. Celles qu’admirait sans réserves Jorge Luis Borges.

Ce qui fait la force de ce poème, c’est qu’il est une évocation globale du tango, de ses origines à nos jours, à travers les souvenirs et les émotions de son auteur.

 

 

 

 

 

 

 

Rapide introduction au texte :

 

Première strophe :

Lié à la pègre et aux bordels, on voit le tango naître « gouape et crâneur » (« compadrito » dit l’original) dans les bas quartiers (« le quartier sordide ») puis prendre son envol vers le ciel de la renommée à travers le miracle de cette musique qui a su porter l’amour dans ses rythmes et dans ses notes (« charme troublant d’un amour qui se fit cadence » / « dans le miracle de tes notes et leur promesse »)

*

 

Deuxième strophe :

C’est dans un monde plein de poésie « lune des flaques » , et de sensualité (« déhanchement, caresses [...] désir brutal dans la façon d’aimer »), que nous entrons maintenant. Un monde transfiguré par le temps passé : monde de l’adolescence (« Si je t’évoque ô tango bien aimé / je sens trembler une guinguette sous mes pieds / et j’entends ronchonner tout mon passé ») et, par-delà, monde de l’enfance (« A présent que ma mère s’en est allée / je la sens qui vient à pas de loup m’embrasser / lorsque ton chant s’élève au son du bandonéon »).

*

Troisième strophe :

Enfin, avec le personnage imaginaire de « Caracanfunfa » qui prend la mer et vient mêler dans un Pernod Paris à Buenos Aires ( à ce « Puente Alsina » qui symbolise la ville comme la Tour Eiffel symbolise Paris), c’est l’aventure du tango qui va conquérir l’Europe puis le monde à partir de la capitale française évoquée ici par Discépolo. Alors tout cet univers bigarré de prostituées (« les nanas, les gonzesses »), de souteneurs, de clodos, de taule, de dêche, de flambeuses et de rupins, soudain transfiguré par le tango, se " [fait] un nom en devenant [son] aventure".

 

C’est par cette atmosphère faite d’ardeur presque mystique (« messe de jupes »), de violence « kérosèn, couteaux, blessures », de misère (« brûlant dans les taudis ») et d’amour (« et brûlant dans mon cœur ») que s’achève, en un superbe raccourci, ce très beau poème, l’un des plus beaux de la littérature du tango.

 

 

 

 

 

 

J. A. a récité sa traduction, chanté El Choclo en espagnol, fait entendre une version orchestrale, celle de Di Sarli, et pour terminer, pour preuve de la célébrité de ce tango,  a  fait écouter la version swinguée qu’en a donnée Louis Armstrong en 1955, sous le titre « Kiss of fire », version dont les paroles beaucoup plus conventionnelles n’ont plus  aucun rapport avec celles de Discépolo. (« Face au danger de ta flamme qui m’envahit / je dois me rendre à ton fatal baiser de feu... ») mais chanté par Louis Armstrong, le charme l'emporte sur le côté conventionnel.

 

 

 

 

 

 

Pour écouter la musique de El Choclo (version "blues" par Louis Armstrong)



sur le site "la caminata", une vidéo où deux humoristes italiens dansent la musique de El Choclo