par Lucienne Ancet

voir sur le site "la caminata" la vidéo présentant la superbe marche de "el Gavito"

 

 


    Une nouvelle fois, nous nous interrogeons sur la pratique du tango, sans autre prétention que de dire le point de vue d’un amateur et de nous arrêter sur un moment de l’apprentissage. Chacun a fait l’expérience du plaisir de la marche dans le tango, au point que l’on se demande pourquoi les danseurs en ont une pratique quelque peu parcimonieuse. Il est bien connu que les personnes qui guident ont pour première inquiétude d’ennuyer leur partenaire. Pourtant les femmes sont unanimes pour dire que ce qui leur est pénible c’est d’être confrontées à des propositions de figures inconfortables, ou d'être en situation de ne pas comprendre ce que veut le danseur ;  aucune ne dit qu’elle s’ennuie quand on la fait (vraiment) marcher dans une bonne musique.

-Le critère de la "bonne" musique est évidemment sujet à discussion, mais il s’agit ici de n’en parler que dans un contexte bien défini : nous sommes des amateurs, nos moyens n’ont rien à voir avec ceux de danseurs professionnels ; nous sommes des danseurs de bal qui avons besoin d’être soutenus dans nos pas, besoin d’une musique qui nous donne envie de nous lever de notre chaise. Peut-être la musique que détestait Astor Piazzolla ? Mais Piazzolla avait le point de vue d’un musicien de génie capable de développer la richesse de la musique du tango, d’en affirmer l’immense potentiel de création et reprochait à la musique de bal d’emprisonner le tango dans un carcan de clichés (plus précisément, il n'aimait pas la Cumparsita). Nous ne sommes pas dans la même problématique et nous sommes enchantés de retrouver les musiques les plus connues, différemment orchestrées, sans jamais nous lasser ; bien au contraire, car on danse mieux quand on connaît la musique. Plutôt que de parler d’un critère pour juger la bonne musique, parlons du bon DJ qui saura composer sa soirée et retenir les musiques qui font marcher. Il y en a de très belles, aux registres très différents.-

Le grand poète argentin Juan Gelman, qui a dansé le tango (et qui  peut-être le danse toujours)  reprend la formule de Borgès : « es una caminata ! » (une façon de marcher), afin de stigmatiser les acrobaties contemporaines qui -dit-il- sont du « tan-can » (faisant un mot valise avec notre cancan national). Le tango est "una caminata", avec ses variations multiples. Or le danseur débutant passe son temps à se dire "après cette figure, quelle autre figure enchaîner ?" Une figure toujours plus ou moins contrariée par les obstacles dans le bal. Mais le danseur novice serait peut-être moins malheureux si, au lieu de voir son parcours autour du bal comme une série de figures péniblement raccordées les unes aux autres, il le voyait au contraire comme une marche tranquille (ce qui ne veut pas dire molle) agrémentée de quelques variations.

Mamié et Carlitos


Evidemment, il y a deux objections aux précédentes propositions : d’abord, la marche est très difficile à vraiment bien exécuter. Un jeune professeur urugayen (Carlitos Espinoza)) qui nous disait avoir été très bien formé par de grands maîtres à Buenos-Aires a commencé son apprentissage en ne faisant que marcher pendant deux ans. Erna et Santiago Giachello peuvent construire des cours de marche qui s’adressent à des « niveaux » de danse différents et qui durent l’année entière parce qu’on n’en finit pas de perfectionner le mouvement.

La deuxième objection est qu’il y a une différence entre ne faire que marcher quand on a appris toutes sortes de figures, qu’on se sait capable de les proposer à sa danseuse, et le fait de marcher parce qu’on ne peut rien faire d’autre. Du reste, les professeurs qui multiplient les figures dans leurs cours se justifient en disant que, si on ne propose pas aux élèves de nouvelles figures, ceux-ci cessent leur apprentissage, ils ont l’impression de ne rien apprendre. Il est sans doute vrai qu’il faut une motivation particulière de l’élève et le prestige du professeur pour qu’il soit accepté de ne rien pratiquer d’autre pendant des mois voire des années.

Dans tous les arts, le « simple » n’est pas une donnée immédiate, mais une conquête. Peut-être faut-il accepter de passer par des étapes compliquées, de travailler des mouvements et combinaisons de mouvements plus complexes, pour ensuite avoir du plaisir à revenir au simple (qui n’est pas facile), dans un autre état que son état initial. Et s’apercevoir que les complications ne sont pas d’une autre nature que le simple : la figure n’est que la marche qui s’incurve ou se retarde ou change de sens. La figure est faite de pas comme la marche (pas arrière, pas de côté, pas en avant, pivot pour changer de sens), rien d’autre que des pas qui articulent les mouvements et que la personne qui guide peut indiquer l’un après l’autre (la figure ratée étant la figure mal articulée par le guideur).

 On pourrait donc renverser la « hiérarchie » et la fonction des pas : les danseurs de bal ne peuvent pas tout le temps marcher par manque de place ou encombrement de la piste ; la figure n’est alors pas un but, ce que l’on cherche à caser dès que l’on en a l’opportunité, et la marche seulement le moyen d’aller d’une figure à l’autre ; la figure est le moyen de continuer à marcher quand on n’a pas de place, le moyen de rester sur place, d’attendre de pouvoir reprendre sa progression. Elle est un suspens de la marche qui prépare sa reprise. Elle est le moyen de reprendre la marche après sa variation.

Dira-t-on qu'il faut éviter la monotonie et que c’est le rôle de la figure ? Mais la monotonie a ses plaisirs ; elle délasse, récrée, berce même. La marche peut être elle-même variée (selon la grandeur des pas -petits, moyens, grands-, selon leur vitesse -pas retardés, accélérés-). Et le fait de considérer les figures comme une poursuite de la marche selon de nouvelles directions et combinaisons, comme la variation incessante de pas connus, permet une  danse qui offre à la fois le plaisir du connu et celui de la variation, voire de la surprise, mais  une surprise qui n'est pas déstabilisation. Ainsi le tango est dans tous les instants le même, la figure n’est pas une décoration qui s’ajoute, un détail qui crée comme une discontinuité, elle contient la marche comme elle est contenue par elle. Danser le tango ce n’est pas s’arranger pour raccorder par quelques pas de transition des éléments hétérogènes, ou au moins extérieurs les uns aux autres ; la partie est homogène au tout ; elle est faite des mêmes éléments ; le détail n’a ni plus ni moins de complexité que l’ensemble.

Amanda et Adrian Costa donnent un bel exemple de danse où la marche est privilégiée dans la vidéo qui suit :