Du côté de chez Jorge Luis Borges

TANGO, MILONGA ET COMPADRITOS

par Jacques ANCET

 


   

      Le plus célèbre écrivain argentin et l'un des grands noms de la littérature universelle, Jorge Luis Borgès (1899-1986), n'a cessé d'évoquer le monde du tango à travers toute son œuvre. Ce tango qui fut celui de sa jeunesse, le tango des bordels, des souteneurs, des petites gouapes et des poignards, qui n'a que peu de rapport avec ce qu'on connaît sous ce nom aujourd'hui. Dans l'une de ces évocations, Evaristo Carriego, il écrit : « le tango était né dans les lupanars ([...] ni très avant 1880 ni très après 1890). L'instrumentation primitive des orchestres piano, flûte, violon puis bandonéon [...] est une preuve que le tango n'est pas né dans les faubourgs qui se sont toujours contentés, comme chacun sait, des six cordes de la guitare. D'autres détails confirment cette thèse : la lascivité des figures, l'évidente connotation de certains titres, L'Épi de maïs (El Choclo )(1), Un sacré coup (El Fierrazo) (2), le fait que j'ai pu observer dans mon enfance, à Palermo et plus tard dans les quartiers de Chacarita et de Beodo qu'il était dansé au coin des rues par des couples d'hommes, parce que les femmes du peuple ne voulaient pas se commettre dans cette danse de filles perdues » .

    Le tango est une affaire d' « hommes », d'où son caractère à la fois sexuel et violent. Le poignard y joue un rôle central. Symbole phallique de puissance et de domination, c'est avec lui que tout se règle et sur lui que se fonde tout honneur. Et c'est là ce que chante d'abord le tango des origines : « Telle est peut-être la mission du tango : donner aux Argentins la certitude d'avoir été valeureux, d'avoir satisfait une fois pour toutes aux exigences du courage et de l'honneur. »


    Le poème qu'on va lire, reprend tous ces thèmes. Il appartient au recueil intitulé El otro, el mismo (« L'autre, le même ») (1964) :

    

LE TANGO

Où sont-ils donc ? demande l'élégie

Des disparus, comme s'il existait

Une région où le passé serait

L'Encore, le Toujours, et l'Aujourd'hui.


Où donc (je le redis) la populace

Qui a fondé dans des hameaux déserts,

Dans des rues de poussière et de terre,

La secte du couteau et de l'audace?


Où sont-ils donc, ceux-là qui sont passés,

Laissant à l'épopée un peu d'action,

Leur fable au temps, et qui sans aversion,

Lucre ou passion se sont entretués.


Je les cherche dans leur légende, au soir,

Dans la braise qui, incertaine rose,

Garde de cette pègre quelque chose,

Pègre des Halles et du Vieil Abattoir.


Quelles sombres ruelles, quelle plaine

D'un autre monde habite l'ombre dure

De celui qui était une ombre obscure,

Ce Muraña (3) , ce couteau de Palerme ?


Et ce terrible Iberra (4) , (que Dieu l'ait

En sa sainte garde) qui sur un pont

Tua Nez Plat son frère qui avait

Fait plus de morts, et le compte était bon.


C'est une mythologie de poignards

Qui lentement s'annule dans l'oubli ;

Une chanson de geste qui périt

En de sordides et policières histoires.


Il est une autre braise, un autre feu

Dans la cendre où ils sont, une autre rose ;

Tous ces fiers bretteurs sont là qui reposent

Avec le poids du couteau silencieux.


S'ils ont perdu dans la boue le couteau

Hostile, ou cet autre couteau, le temps,

Malgré la mort et le temps accablant

Tous ces morts sont vivants dans le tango.


Ils sont dans la musique, le cordage

De la guitare obstinée, laborieuse,

Qui trame dans la milonga heureuse

La fête et l'innocence du courage.


Dans le vide la roue jaune tournoie

Avec chevaux et lions, j'entends l'écho

Des tangos d'Arolas et de Greco (5)

Qu'on dansait sur le trottoir devant moi,


Dans un instant qui émerge, isolé,

Sans avant ni après, contre l'oubli,

Et qui a goût de ce qui s'est enfui,

Qui s'est enfui et qui est retrouvé.


Dans les accords, il est des choses vieilles :

L'autre patio et, entrevue, la treille

(Entre les murs, à l'abri des regards,

Le Sud conserve et guitare et poignard.)


Rafale, le tango, ou diablerie,

Aux années affairées, il se mesure ;

Fait de poussière et de temps, l'homme dure

Bien moins que la légère mélodie,


Qui n'est que temps. Le tango crée, brumeux,

Un passé irréel mais sûr alors,

L'impossible souvenir d'être mort

En se battant, dans un coin de banlieue.

(traduction Jacques Ancet)


Autre poème, dans le style plus populaire de la milonga :

QUELQU'UN DIT AU TANGO


Tango, toi que j'ai vu danser

Contre un long crépuscule jaune,

Par tous ceux qui étaient capables

De cette danse du couteau.


Tango venu de ce ruisseau,

qui avait plus de boue que d'eau,

Tango qu'on sifflait en passant

Depuis le siège du chariot.


Insouciant et effronté,

Tu regardais toujours en face,

Tango qui as été la joie

D'être homme et d'avoir de l'audace.


Tango qui as été heureux

Comme je l'ai été aussi,

C'est ce que dit mon souvenir ;

Le souvenir ce fut l'oubli....


Depuis ce passé que de choses

A tous deux nous sont arrivées !

Les départs avec les chagrins

D'aimer et n'être pas aimé.


Je serai mort, tu resteras

Coulant au bord de notre vie.

Pour Buenos Aires pas d'oubli,

Tango tu fus et tu seras.

(traduction Jacques Ancet)


  De la milonga, voici ce que dit Borges, toujours dans Evaristo Carriego : « En ce qui concerne la musique, ce n'était pas non plus le tango qu'on entendait habituellement dans les faubourgs ; on ne l'entendait que dans les bordels. C'est la milonga qui est véritablement représentative [...] parfois elle raconte sans hâte des crimes de sang, des duels qui prennent leur temps, des morts faisant suite à de bavardes provocations pleines de bravoure ; parfois elle se plaît à évoquer le thème du destin. Les airs et les arguments sont variables ; ce qui ne change pas, en revanche, c'est l'intonation du chanteur, aiguë comme une voix de châtré, traînante, avec des sursauts d'impatience, jamais criarde, à mi-chemin entre la conversation et le chant. Le tango est dans le temps, dans ses affronts et ses contrariétés ; le harcèlement apparent de la milonga relève déjà de l'éternité. La milonga est l'une des grandes conversations de Buenos Aires... »

    Un an plus tard, Borges consacrera à la milonga un court recueil, Para las seis cuerdas « (« Pour les six cordes »), que plusieurs compositeurs dont, entre autres, Aníbal Troilo et Astor Piazzola, mettront ensuite en musique (6) . En voici des extraits et, d'abord, comme annoncé plus haut, la « milonga des deux frères » :


 MILONGA DES DEUX FRÈRES


Que la guitare nous rapporte

Des histoires d'acier qui brillait,

De jeux de cartes et d'osselets,

De courses et de verres au bistrot,

De la Côte Sévère un couplet

Et du vieux Chemin des Troupeaux.


Allez, une histoire d'hier,

Qu'apprécieront les moins malins;

Pas d'harmonie pour le destin

Nul ne le lui reprochera

Cette nuit à ce que je vois

Du Sud le souvenir revient.


Voici donc, messieurs, une histoire,

Celle des Iberra, les deux frères,

Des hommes d'amour et de guerre,

Devant le danger les meilleurs,

La fine fleur des ferrailleurs,

Ils sont aujourd'hui sous la terre.


Les hommes se perdent souvent

Par l'orgueil ou par l'avarice:

Le courage aussi devient vice

Pour qui nuit et jour s'y soumet

Des deux le plus jeune devait

Le plus de morts à la justice.


Lorsque Juan Iberra découvrit

Qu'il faisait moins bien que son frère

Il fut aveuglé de colère

Et un piège lui prépara

D'un coup de feu il le tua

Là-bas vers la Côte Sévère.


Sans traîner et sans se presser

Il le déposa sur les voies

le livrant au train de passage.

Le train le laissa sans visage

Car lui, l'aîné, il voulait ça.


Ainsi de manière fidèle

J'ai tout conté jusqu'à la fin ;

Toujours l'histoire de Caïn

Qui vient tuer son frère Abel.

(traduction Jacques Ancet)



La forme la plus fréquente de ces poèmes est celle de la « chanson » traditionnelle faite de strophes d'octosyllabes assonancés tous les vers pairs. En voici une autre :

 

MILONGA DE MANUEL FLORES


Manuel Flores va mourir

Voilà une affaire banale ;

Mourir ça c'est une habitude

Que les gens ont sans trop de mal.


Et cependant pour moi c'est dur

De dire adieu à cette vie ;

C'est une chose de toujours

Elle est si douce et si intime.


Je regarde à l'aube mes mains,

Je regarde sur elles les veines ;

Je les regarde tout surpris ;

Je dis : ce ne sont pas les miennes.


Viendront les quatre coups de feu

Et avec les quatre l'oubli ;

Si on meurt c'est qu'on est né,

Le Sage Merlin nous l'a dit.


Ces deux yeux-là sur leur chemin,

Combien de choses ils auront vues !

Et qui sait ce qu'ils pourront voir

Après que m'ait jugé Jésus.


Manuel Flores va mourir

Voilà une affaire banale ;

Mourir ça c'est une habitude

Que les gens ont sans trop de mal.

(traduction jacques Ancet)

 

    Et, pour finir, dernière pièce du livre El otro, el mismo, un poème sur les « compadritos » ou, plutôt, sur leur souvenir. Le terme de compadrito est intraduisible. On peut le rendre approximativement par « les petites frappes » ou « les petites gouapes ». Voici comment Borges présente le personnage: « C'étaient des demi-dieux [...], des hommes extrêmement versés dans l'exercice du couteau, et qui avaient pour habitude de se provoquer à l'envi » . « Le compadrito est toujours un homme du peuple, citadin, qui joue les raffinés ; ses autres caractéristiques sont le courage qui s'exhibe, l'invention ou la pratique du bon mot, l'emploi maladroit de mots ronflants. Quant à son vêtement, c'était celui de l'époque, avec l'ajout ou l'accentuation de certains détails : vers les années quatre-vingt dix, on le remarquait à son feutre noir à coiffe haute, raide, sa veste croisée, son pantalon à la française, galonné, à peine cassé sur le coup-de-pied, ses bottines noires à boutons ou élastique, aux talons hauts ; aujourd'hui (1929) il préfère le feutre gris rejeté en arrière, le large foulard, la chemise rose ou grenat, la veste ouverte, un doigt lourd de bagues, le pantalon droit, la bottine noire brillante à tige claire. »


 

LES PETITES FRAPPES MORTES


Au Paseo de Julio, on les trouve

Étayant les arcades, vaines ombres

En éternel combat avec de sombres

Soeurs ou avec la faim, cette autre louve.

Quand le dernier soleil jaunit là haut

Sur les faubourgs et leurs extrêmes bords

Ils reviennent à leur crépuscule, morts,

Fatals, à leur pute et à leur couteau.

Ils demeurent dans d'apocryphes histoires

Dans une marche, une corde raclée,

Dans un visage ou dans un air sifflé,

Dans de pauvres choses et d'obscures gloires.

Dans l'intime patio avec sa treille

Et la guitare où une main s'essaye.(7)

(traduction Jacques Ancet)

 

(1) Ce tango, l'un des tangos de prédilection de Borges, connut un itinéraire compliqué par toute une série de réécritures. Il fut créé et édité en 1905 par Ángel Gregorio Villoldo, auteur de la musique et des paroles (« Il y a des épis de mais qui ont de longues chevelures d'or, / et moi je les adore avec une tendre passion »). Il y eut par la suite, une version très répandue de ce tango, sur des paroles obscènes. En 1930, Irene Villoldo, sœur de l'auteur, demanda au chanteur Juan Carlos Marambia d'écrire de nouvelles paroles ; c'est la version qui commence par : « « Vieille milonga qui dans mes heures de tristesse... » En 1947, Enrique Santos Discépolo composa, en collaboration avec Marambia, la version définitive de l'œuvre, que Borges, inconditionnel, se plaît à surimposer aux précédentes : « Avec ce tango qu'est gouailleur, gouape et crâneur / les ambitions de mon faubourg ont pris des ailes ; / avec ce tango fut le tango et sa clameur / est monté du quartier sordide jusqu'au ciel ... » (c'est moi qui traduis). Borges aimait se référer tout particulièrement à l'un des derniers vers du tango qui célèbre les noces d'un pernod de Paris et de Puente Alsina, ce modeste faubourg de Buenos aires, à l'orée de la pampa. (Note de Jean-Pierre Bernès dans les Oeuvres Complètes, tome I, Pléiade/Gallimard, p.1414-1415).

(2) De « fierro », le poignard en lunfardo (argot de Buenos Aires). Ce tango est de Carlos Hernani Macchi.

(3) L'un des manieurs de couteau les plus célèbres du quartier de Palermo dans les années 1890. Borges lui consacre un récit, « Juan Muraña », dans Le rapport Brodie.

(4) On va le retrouver bientôt dans la « milonga des deux frères » qui lui est consacrée.

(5) Eduardo Arolas (1892 1924) et Vicente Greco (1888-1924) bandonéonistes et compositeurs de tangos.

(6) Voir le disque d'Haydée Alba : « milongas y BORGES ... al tango, Sunset France, 1999.


(Les traductions de Jacques Ancet sont extraites de La proximité de la mer une anthologie de 99 poèmes de Borges à paraître en octobre 2010 chez Gallimard. Celles d'Evaristo Carriego extraites du tome I des Oeuvres Complètes de Borges (Pléiade/Gallimard), sont de Françoise Rosset et de Jean-Pierre Bernès )