Brina Svit : Coco Dias ou La Porte Dorée. Editions Gallimard ; Juin 2007. (Lu par L.Ancet)

 

          Brina Svit a dit oui à la proposition de Coco Dias, virtuose de tango argentin : échanger leurs compétences ; elle écrira sur lui, et il dansera le tango avec elle. Grâce à elle, il  laissera une trace de sa propre existence dans les mots ; grâce à lui, elle sortira des mots pour faire l’expérience de ce qu’est vraiment le tango.

          Avant cet échange, pas plus que Brina Svit ne sait ce que c’est que partager les trois minutes d’un tango avec un grand tanguero, Coco ne sait ce qu’est un texte littéraire : il s’attend à un récit linéaire qui rende compte des renseignements qu’il sélectionne, agrémentés -pourquoi pas ?- de photos, et consciencieusement, il met à la portée de celle qu’il voit comme sa biographe différents aspects de sa vie. Or Brina Svit est un écrivain et cela signifie qu’il faudra qu’elle réussisse à produire un texte vivant, un texte qui ait sa cohérence propre, en sachant qu’il lui est impossible de livrer au commanditaire et au lecteur le portrait « fidèle » qu’il attend.

          Car il n’y a pas de portrait réaliste possible : le réalisme n’est qu’un ensemble de conventions partagées par l’auteur et le lecteur. Le réalisme est illusoire, nous dit Brina Svit. On ne sait jamais tout. Ce qu’on sait est fiction : fiction construite par celui qui se raconte, même  de bonne foi, sans compter les inexactitudes, dissimulations, inventions plus ou moins conscientes. Et Coco a le désir de construire sa propre légende.

Comment s’en sortir ? Parmi les solutions de l’auteur, il y a le refus de la linéarité : on apprend toutes sortes de choses de la vie de Coco par bribes,  avec des répétitions, histoire de s’alléger de l’exigence d’exhaustivité (« le secret d’ennuyer c’est de vouloir tout dire »). On met en avant le « je » du récit, car entre l’homme dont il s’agit de faire le portrait et le lecteur, il y a quelqu’un ; inutile de faire comme s’il n’était pas là. Le « je » devient un personnage du récit : une tanguera ni jeune ni vieille, fausse rousse, bouclée, bien roulée, interprète et écrivain qui se propose de faire dans son livre un portrait de groupe avec au centre un danseur de tango.

  D’un certain point de vue, comme dans l’un des bals – l’une des milongas – qu’elle fréquente à Buenos Aires,  l’auteur qui dit « je » s’installe à « une table au deuxième rang » et non au premier, à la différence de Sally Potter qui dans son film « la Leçon de Tango » joue le premier rôle, garde son nom et devient  partenaire de Pablo Veron dans la danse et dans la vie. Brina Svit devient personnage d’un texte sous le nom de Valérie prononcé Balérie par Coco,  une presque anagramme de « Bailarina », l’ « anonyme » danseuse qui tombe amoureuse d’un autre homme que Coco à la fin du récit. 

   Mais d’un autre point de vue, Coco n’est que le personnage du fond du tableau. Avec une référence de taille : les Ménines de Vélasquez. (Vélasquez est peintre de cour et fait des portraits sur commande. Brina Svit /Valérie Nolo de même répond à une commande.) Vélasquez dans les Ménines peint  non pas ses modèles royaux selon l’illusion réaliste, mais son propre regard : il se peint lui-même au premier plan en train de peindre le roi et la reine qui du coup ne sont présents dans le tableau qu’allusivement dans le miroir représenté au fond. Le peintre se met en scène le pinceau à la main et de la toile qu’il est en train de peindre  le spectateur ne voit que le dos ; il se peint au milieu de ceux qui visitent son atelier et le tableau est là réalisé. Valérie Nolo se raconte avec ses proches, écrit son regard sur le tango, sur Coco Dias, on la suit prenant des notes pour son futur livre et le livre est là écrit tandis qu’elle se demande comment l’écrire.

    En même temps, le projet est d’aller sérieusement à la recherche de la vérité, avec et contre la visite guidée que propose Coco. Brina/Valérie veut mener une enquête à la Balzac. Dans le cahier couleur sable qui l’accompagne partout, elle note  ce que Coco livre de sa vie et tous les détails observables en direct : comment il se met en scène, son apparence de vieux milonguero kitsch des années 50, en noir et blanc, cheveux teints et gominés, chaussures à talonnettes,  ou bien son élégance véritable à Buenos Aires, en blanc de la tête aux pieds. Il se donne à voir comme l’archétype du danseur de tango.

    Du reste, son histoire individuelle est celle du tango lui-même.  Coco a vécu sa jeunesse dans un bidonville de la banlieue de Buenos Aires, il sait parler la langue de la rue, il a connu la misère, l’insécurité, la violence. Dès l’âge de huit ans, il mène une vie d’adulte qui survit de petits boulots, vendeur de journaux, cireur de chaussures. Il apprend le tango non pas chez un professeur ou dans une académie, mais avec 840 (ainsi baptisé à cause du numéro de l’article du code pénal de Buenos Aires qui désigne ceux que la police  ne contrôle pas). Coco devient danseur de tango comme il aurait pu devenir trafiquant de drogue, ou les deux à la fois, comme c’est le cas de 840. Il s’expatrie en France à l’âge de 26 ans ; là encore il vit de petits boulots,  en même temps qu’il se paie des cours de danse classique et de jazz. Comme le tango lui-même, c’est à Paris qu’il conquiert la reconnaissance ; il devient une célébrité en trouvant sa place dans le milieu parisien de la culture argentine, en  dansant pour l’orchestre de Pugliese .

Tous les détails sont dans le livre scrupuleusement rapportés, ceux qui concernent le brillant du spectacle  (contrairement à ce qu’il dit, Coco aime les lumières de la rampe, être le maestro qui se montre),  et ceux plus prosaïques du quotidien, les cours pour vivre  (« je reste un cireur de pompes », dit de lui-même Coco ; le tango n’est pas qu’une danse fascinante, c’est aussi une affaire commerciale). Mais malgré cette attention aux multiples facettes du personnage,  le héros reste au loin (le livre finit avec l’image de Coco à l’aéroport s’éloignant seul derrière le chariot qui transporte la montagne de ses valises). Coco pour exister dans le roman devait devenir personnage et ce personnage ne fait que passer, de Paris à Buenos Aires,  inaccessible quels que soient les efforts qu’il fait pour faire entrer sa « biographe » dans sa vie.

    Veut-on dire alors que l’auteur ne remplit pas son contrat ? C’est tout le contraire : « ce qui se passe réellement c’est ce qui m’arrive à moi » dit l’écrivain. Et elle réussit à dire ce qui lui arrive tandis que Coco Dias, dans un petit appartement au métro Porte dorée, lui fait sentir ce que c’est  que danser  le tango : avoir une conversation intime avec quelqu’un sans mots ; faire confiance à l’autre et à son propre corps. Coco ne lui apprend pas des pas, mais il lui dit l’essentiel : « ne t’accroche pas à moi comme si tu cherchais un sauveur… pense à ton axe, pivote bien, règle bien tes pas sur les miens, écoute la musique et les paroles … prends toute la douceur que tu as en toi et mets la dans le tango que tu vas danser avec moi. »  Le chemin est rude pour y parvenir ; les affres de la danseuse ne sont pas escamotées ; il y a les moments pénibles de découragement où l’on se sait médiocre, contractée, sans envergure, sans inspiration  (« le tango met à nu et humilie ») ; mais dans les moments de grâce, on réussit le paradoxe d’être entièrement libre et entièrement avec l’autre dans le monde partagé de la musique.

    Le livre pose la question que tous ceux qui se sont laissé fasciner se posent : pourquoi danser le tango ? Il y a dans cette danse tellement de moments de frustration et tellement d’autres choses à faire dans la vie, tout aussi intéressantes, et peut-être plus faciles d’accès… C’est que le tango offre un cadre parfaitement réglé, dans lequel, parfois, si l’on arrive à être disponible pour l’autre et si l’autre le veut bien aussi, on échappe à la solitude, on entre dans un dialogue muet où personne n’a le dessus. Cela fait penser à une autre activité, qui a lieu, elle, dans les mots, et elle aussi magnifiquement pratiquée en Argentine : la psychanalyse. Dans son cadre codifié, le psychanalyste et son patient peuvent se risquer à partager une intimité. Et, dansant avec Coco sur une cantate de Bach, la narratrice dit découvrir que « l’éternité du présent existe ». C’est sans doute ce que veut dire « le tango est, si on sait l’ouvrir, une  Porte en Or ».

 

 

Brina Svit
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